Pour une ligne de front anticapitaliste (28/10/2005)

[Rébellion n°12 Mai/Juin 2005]

Ceux qui nous ont lu correctement, savent qu’à Rébellion nous goûtons peu les pièges du paradis « démocratique » du capital et sommes peu enclins à participer aux initiatives des vastes rassemblements interclassistes dont celui-ci a besoin pour se survivre à lui-même (depuis les Fronts populaires du passé, en passant par l’union de la Gauche jusqu’au conglomérat actuel de l’altermondialisme et de l’idéologie citoyenniste). Ces impasses historiques constamment réactualisées par le discours sur l’opposition droite/gauche, semblent néanmoins avoir du plomb dans l’aile pour la période qui s’annonce. Malgré tous les efforts déployés par les officines du système afin de maintenir un rapport fantasmatique à la réalité sociale (spectre du fascisme, du terrorisme, de l’islamisme etc.) afin de paralyser toute critique radicale du capital, les clivages politiques habituels commencent un tout petit peu à se fissurer. Déjà la question référendaire traverse et divise tous les courants politiques traditionnels, ce qui en soi n’est pas une grande surprise. Ce qui est plus significatif est le développement de la discussion sous-jacente à ce phénomène : quel modèle de société adoptons-nous ? De quelle Europe parlons-nous au sein d’un monde soumis au processus de mondialisation ? Par ricochet toutes les questions en viennent à se rejoindre et le lien est clairement fait avec la politique mondiale dominée par les Etats-Unis.

La référence exclusive à la libre concurrence dans le projet de constitution européenne (plus de 140 fois dans le texte) à laquelle plus rien ne pourrait ainsi échapper met en exergue le choix de société sur lequel il faut se prononcer. Chacun est ainsi mis au pied du mur, à tel point qu’au sein même de la « droite », certains hommes politiques se déclarant néanmoins libéraux en viennent à contester cette hégémonie définitive et sans partage de l’idéologie ultra libérale. A gauche, certains tirent la leçon de la pratique sociale démocrate au pouvoir, puisque celle-ci s’est globalement résumée- comme on aurait dû s’y attendre- à une gestion des affaires du capital, c’est-à-dire des délocalisations et de la mondialisation, assortie de bons sentiments et de discours à prétentions humanistes pour faire accepter la triste réalité. En conséquence, l’altermondialisme apparaît au mieux comme une énième illusion concernant la façon d’humaniser le capitalisme et au pire comme une stratégie de ce dernier afin de contenir le mécontentement à son égard. Dans cette optique, la critique radicale des présupposés du système revient au devant de la scène avec un sérieux que l’on avait oublié depuis longtemps.

Pour ce qui concerne le thème de l’Europe, même si les clivages subsistent entre souverainistes et européistes, la question posée donne à réfléchir sur notre destin de civilisation et sur notre ancrage en celle-ci. En filigranes apparaît l’interrogation sur les limites de l’Europe, avec la perspective mondialiste d’adhésion de la Turquie. Nul ne se présente sérieusement comme étant indifférent à la richesse du patrimoine européen et de surcroît une conscience commune des liens unissant les peuples européens commence à se dessiner. C’est même pour défendre l’identité de l’Europe que certains se déclarent hostiles à la Constitution (position de Rébellion bien évidemment). Son cadre libéral disloquant les quelques acquis sociaux obtenus de longue lutte ne saurait satisfaire ceux rejetant l’hégémonie du capital. Face à la volonté de la bourgeoisie de sacrifier l’Etat Nation qui lui avait servi de cadre pour se développer (mais aussi de cadre de résistance de la part des travailleurs), la nostalgie à l’égard de ce vieux schéma peut apparaître comme n’étant plus de mise et induire une recherche de voie originale dans l’optique de la remise en question du système.

Enfin, les évènements internationaux où il ne faut pas être grand clerc pour saisir l’offensive mondiale des Etats-Unis afin de dominer la planète, donne à penser sur le poids de l’Europe dans le jeu géopolitique. Là également, le texte constitutionnel est sans ambiguïté, puisqu’il arrime totalement la politique européenne aux intérêts otanesques, soit, en clair, aux intérêts de la puissance étasunienne. Cela permet, en fonction de tout ce que l’on peut observer dans le monde (occupation de l’Irak, diabolisation des pays réticents, encerclement de la Russie) de se déterminer par rapport à l’hyperpuissance et de désigner l’ennemi : la plus grande puissance capitaliste du monde à l’égard de laquelle l’Europe ne peut que s’opposer conjointement avec d’autres peuples en lutte. Mais cela ne pourra réellement se faire qu’en montrant l’exemple d’un autre type de société que nous qualifierons de socialiste.

Ces axes que nous venons d’esquisser nous semblent déterminants pour l’avenir. Certaines convergences, malgré les désaccords sur tel ou tel point, sont à l’ordre du jour, échappant ainsi au carcan idéologique que le pouvoir impose subtilement à tout un chacun. En particulier, la dichotomie droite/gauche est-elle largement désuète eu égard aux fondements sur lequel elle était sensée reposer. Certains en sont venus à raisonner comme si s’affrontaient deux essences éternelles incarnées par le processus historique, oubliant de ce fait que la politique a une dimension d’artifice consistant à redéfinir en permanence un fragile équilibre entre des pratiques humaines souvent contradictoires. On doit effectivement faire des choix, mais pas entre des essences supra humaines. Il s’agit d’évaluer les répercussions de tel ou tel choix politique quant à ce qui concerne le bien commun. Le libéralisme tous azimuts est désastreux à tous égards, l’immigration qui l’accompagne en est un effet collatéral par exemple. Inutile de se cacher la vérité en s’abritant derrière de fumeux principes, véritables essences métaphysiques appliquées abusivement à la politique. Là-dessus des esprits sensés peuvent bien s’accorder. De fait, on commence à comprendre cela et se présente ainsi l’opportunité de faire éclater les clivages dépassés au sein de l’univers politique. Une ligne de front se dégage peu à peu du sein des brumes idéologiques : c’est la ligne de front anticapitaliste débarrassée des vieux oripeaux qui jusqu’à maintenant ont stérilisé toute tentative de venir à bout du processus de la domination de la valeur dans la pratique sociale des hommes.

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