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09/04/2015

David L'Epée parle de Georges Sorel sur Radio Courtoisie



 

Dans le Libre Journal des Traditions du 19 mars 2015 sur Radio Courtoisie, Christian Brosio recevait David L'Epée pour parler de Georges Sorel et du syndicalisme révolutionnaire à l'occasion de la parution du n°68 de la revue Rébellion.

02/04/2015

Cercle Rébellion Paris/Banlieues

 
A Paris, un cercle Rébellion s'installe peu à peu.
N'hésitez pas, rejoignez-les!
 

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Contact : rebellionparis@yahoo.fr

Vie et mort du Capitalisme

 Avec la crise mondiale de septembre 2008, nombreux sont ceux qui se sont tournés vers Marx pour chercher des réponses à ce qui apparaissait comme une crise du capitalisme. Des spécialistes ou des marxistes traditionnels ont souvent repris l'analyse de Marx en plaquant son étude du capitalisme libéral de la fin du XIX° siècle sur le capitalisme néolibéral apparu aux débuts des années 80 du XX° siècle et en se contentant de contester le mode de distribution du capitalisme. Ainsi est-il plus ou moins sous-entendu que le capitalisme, qu'ils associent à la démocratie comme si l'un et l'autre ne faisaient qu'un, est de toute façon l'horizon indépassable de l'Histoire, le seul et unique monde possible. Son dévoiement actuel ne serait dû qu'à quelques banquiers peu scrupuleux et la solution passerait par une plus juste redistribution des richesses, un capitalisme à visage humain en quelque sorte.

 

 

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Le théoricien et militant allemand, né en1943 à Nüremberg, Robert Kurz, n'est pas de ceux-là. D'abord autour de la revue-groupe allemande Krisis puis actuellement autour de la revue Exit !, il est parti de Marx pour développer une critique non seulement du mode de distribution du capitalisme, mais aussi du mode de production et ainsi élaborer une critique de la forme de vie qu'il engendre: un monde soumis à la marchandise dont l'unique but est le profit. Dans cette optique il dépasse la simple critique de l'exploitation ou de la mauvaise répartition des richesses sociales d'une classe au profit d'une autre, pour se focaliser sur une critique de la valeur et du travail.

Son dernier livre est un recueil d'articles et d'entretiens parus entre 2007 et 2011. On voit ainsi les prévisions de Kurz se confirmer au fil des évènements provoqués par la crise financière. Mais comme il le rappelle souvent, il n'invente rien, il se contente de reprendre et d'actualiser des idées et des analyses contenues dans l'oeuvre de Marx.

 

LA CRITIQUE DE LA VALEUR

 Pour lui, la 3ème révolution industrielle, celle de la microélectronique (la 2ème étant constituée par le fordisme dans les années 20), avec ses énormes gains de productivité, accélère une contradiction inhérente au capitalisme : « Selon Marx, dans la formation sociale actuelle, la substance de la valeur et de la valorisation (survaleur) est constituée par la dépense de l'énergie humaine abstraite [que Marx appelle le travail abstrait. Pour lui, dans les sociétés capitalistes, le travail se divise en deux: le travail concret, qui existe aussi dans toutes les sociétés traditionnelles, et qui est le moyen de produire un produit particulier. Et plus essentiellement le travail abstrait, qui est le moyen social d'acquérir les produits des autres]. Or la force de travail ne peut être utilisée qu'au niveau atteint par la productivité, lequel est imposé par la concurrence. Ainsi naît une autocontradiction systémique qui devient de plus en plus visible à mesure que l'histoire avance. Plus la force engendrée par la scientificisation est grande, moins chaque marchandise particulière contient de substance-valeur, et plus les coûts de production préalable sont élevés. Le mouvement de cette contradiction a pour conséquence que les marchés doivent croître sans cesse et que la valorisation devient de plus en plus dépendante du crédit comme anticipation de survaleur future. Désormais, la croissance ne peut être obtenue que par un endettement croissant à tous les niveaux, donc par une anticipation toujours plus grande d'une survaleur future, qui ne pourra pas se réaliser parce que l'augmentation de la productivité vide la valeur de sa substance» (p71-72).

Les progrès techniques réalisés font qu'il y a une énorme augmentation du capital constant (machines, infrastructures, etc...) par rapport au capital variable (force de travail) qui est la source de survaleur dans le système capitaliste. Cette augmentation du capital constant amène à prévoir les gains, la survaleur future, dans un futur toujours plus éloigné sous forme de crédit toujours en expansion: «Ainsi, la baisse tendancielle du taux de profit par capital argent utilisé se transforme en baisse absolue de la quantité sociale de survaleur réelle et, par là, en chute de la masse de profit. Le lien entre la lointaine anticipation de survaleur future sous forme de crédit et la production réelle de survaleur se rompt définitivement. Ce qui apparaît sous la forme d'une crise financière dévastatrice n'est que la manifestation empirique de cette contradiction désormais mûre et qui se produit au niveau empiriquement insaisissable des rapports de valeur réels»(p142).

Le capital se détruit ainsi lui-même en rendant obsolète la substance-travail qui en est pourtant son fondement, car lui seul produit de la survaleur réelle, et tente de survivre en devenant capital-argent: «Ainsi un chômage de masse et un sous-emploi structurel dans le monde entier s'associent-ils à l'évasion du capital-argent vers la fameuse économie de bulles financières, car les nouveaux investissements réels sont devenus non rentables -ce qui se voit clairement dans les surcapacités globales de production (notamment dans l'industrie automobile) et les batailles d'OPA spéculatives»(p37).

Loin d'être une transformation profonde du capitalisme, le néolibéralisme «n'a été que la tentative, d'une part, de gérer de façon répressive la crise sociale découlant de cet état de fait, d'autre part, de créer une croissance sans substance du capital fictif par l'expansion effrénée du crédit, de l'endettement et des bulles financières sur les marchés financiers et immobiliers»(p62-63).

LA CRISE

La crise financière n'est au fond qu'un retour au réel pour tous ceux qui s'étaient leurrés sur la nature profonde du capitalisme en rêvant d'un monde capitaliste équitable ou de développement durable: «Mais en réalité, la satisfaction des besoins n'est qu'un simple sous-produit de l'abstraite valorisation de la valeur, en tant que fin en soi sociale. La production n'a pas pour but de produire une quantité suffisante de biens d'usage; elle est au contraire du travail abstrait ayant pour but la richesse abstraite, la transformation de l'argent en plus d'argent, comme on pourrait l'apprendre chez Marx. Et par conséquent, le marché ne sert pas à l'échange de biens d'usage; il n'est que la sphère où se réalise la survaleur, c'est-à-dire la sphère de la retransformation des marchandises dans la forme argent (augmentée). Tout l'emploi, tous les revenus, tous les mécanismes du marché dépendent de la production de survaleur, qui sous-tend la contrainte à la croissance. En même temps, ces catégories de base du capital sont dépourvues de toute sensibilité à l'égard des qualités écologiques et sociales. Elles sont en soi indifférentes à tout contenu, comme on pourrait également l'apprendre chez Marx»(p200).

Les analyses de Kurz lui ont permis d'anticiper la crise actuelle, de la replacer dans une crise profonde du capitalisme, et de ne pas être surpris par la chute boursière et la faillite bancaire. Pour lui cette crise n'est que l'épilogue de celle qui a débuté en 1990 et elle aurait eu lieu bien avant si les Etats-Unis n'avaient pas absorbé la production excédentaire du monde entier en développant à outrance la surconsommation de masse et l'hyperendettement.

Il écrit dans un article de septembre 2008: «Le ressentiment contre la domination anglo-saxonne ne représente nullement une critique du capitalisme et manque de sérieux. En effet, c'était des flux d'exportation à sens unique vers les Etats-Unis que dépendait la conjoncture globale de déficit. Les capacités industrielles en Asie, en Europe et ailleurs ne vivaient pas de bénéfices et de salaires réels, mais directement ou indirectement de l'endettement extérieur des Etats-Unis. L'économie néolibérale de bulles financières était une sorte de keynesianisme mondial, qui se désagrège aujourd'hui comme hier le keynesianisme national. Les nouvelles puissances émergentes n'ont pas la moindre autonomie économique et font partie intégrante du circuit global de déficit. Leur dynamisme était un pur mirage dénué de tout moteur interne.(...). Le capitalisme d'Etat et le capitalisme de libre concurrence se révèlent être les deux faces de la même médaille. Ce qui s'effondre, ce n'est pas un modèle qui pourrait être remplacé par un autre, c'est le mode dominant de production et de vie, base commune du marché mondial»(p64).

Les plans de relance et les sommets européens et mondiaux à répétition ne sont dés lors que de la vaine agitation destinée à satisfaire les médias et à rassurer les populations: «De même que l'éclatement des bulles financières ramène le capitalisme à ses conditions de valorisation réelle, de même la majeure partie des emplois est appelée à disparaître. La quantité de survaleur réelle est bien trop petite pour représenter en objectivité-valeur l'objectivité-circulation de ces secteurs démesurément gonflés. La récession globale qui s'annonce balaiera non seulement la majeure partie des maîtres du monde du capitalisme financier, mais aussi celle des petites entreprises de service qui en dépendent, des travailleurs free lance, des secteurs des salaires à bas coût et du temps partiel,

ainsi que la majeure partie des emplois dans les industries d'exportation. Le système du travail abstrait démontre sa propre absurdité, et le capitalisme global qui profite à une minorité assiste à son Waterloo – tout le monde le devine, quoique tout le monde préfère l'ignorer»(p97). Nous n'assistons pas à une simple crise conjecturale mais à l'effondrement d'un monde.

 

QUE FAIRE ?

Kurz est très critique et sans aucune pitié pour la gauche moderne incapable, par manque d'une analyse critique théorique, de prendre la mesure de ce qui est en train de se passer.

Il lui reproche en particulier son relativisme postmoderne où «tout se vaut» et sa désertion de la critique radicale du capitalisme au profit de la virtualité des bloggers. Cela est dû pour lui à des raisons sociologiques: l'appartenance d'une majorité de ses membres à la classe moyenne éduquée de l'aprés 68,qui s'est développée en même temps que le crédit: «Pendant la période de l'économie de bulles financières, ce sont ces nouvelles classes moyennes, et elles d'abord, qui devinrent de plus en plus dépendantes de l'expansion du crédit privé, parce qu'elles étaient soumises à une précarisation croissante. C'est précisément au cours de ce processus que la vision du monde propre à la conscience des classes moyennes devint la position dominante, y compris au sein de la gauche»(p164).

Cette classe a conscience que sa survie est intimement liée à l'existence du système capitaliste et c'est pourquoi elle veut que «tout change sans que rien ne change». Elle accuse le néolibéralisme et la finance internationale de tous les maux et voit la solution à ses problèmes dans le recours à l'Etat et à une politique keynésienne, c'est-à-dire à un capitalisme national considéré comme plus humain. Elle sous-estime l'imbrication de toutes les économies nationales dans l'économie mondiale et croit que le retour à l'Etat-providence est la solution, alors que dans le même temps, pour éviter une faillite mondiale, les états nationaux sont condamnés à nationaliser les pertes pour éponger les dettes fabuleuses en recourant toujours plus au crédit. Surtout cette classe moyenne se trompe, bercée par son propre discours démocratique, sur la fonction et la raison d'exister de l'Etat qui n'appartient pas à ses citoyens mais est une émanation du capitalisme, qui «n'est pas une agence au service d'une quelconque classe dominante ou au service de certains groupes économiques, il est l'instance générale et supra-sociale de pouvoir qui constitue le cadre externe de la valorisation du capital et de tous ses masques [pour Marx les masques ce sont les hommes et les femmes vivant dans le système capitaliste et, qu'ils exécutent ou qu'ils dirigent, sont agis bien plus qu'ils n'agissent, ne faisant sans en avoir conscience qu'obéir au système dans lequel ils évoluent]. Et c'est précisément pour cela qu'il n'est pas au-dessus des lois de mouvement objectives du capital et ne peut pas les diriger ou les modifier à sa guise. Au contraire, il ne leur est pas moins assujetti que chaque capital individuel; il leur est même assujetti à un niveau social plus élevé»(p148).

Face à l'inévitable déception que ne va pas manquer de susciter cet Etat incapable de juguler une crise du système dans lequel il est partie prenante, face au chômage de masse, à la réduction des financements des programmes sociaux, car tout l'argent sert à rembourser la dette, il ne reste à cette classe moyenne paupérisée qu'à se réfugier dans l'antiaméricanisme ou l'antisémitisme, ce que Kurz appelle l'idéologie économique de l'antisémitisme: «De la globalisation du capital surgit une idéologie mondiale meurtrière. La cause et l'effet sont inversés: la crise du crédit n'apparait pas comme la conséquence d'un épuisement interne de l'accumulation réelle, mais comme le résultat de l'avidité du capitalisme financier (une vision associée depuis deux cents ans à des stéréotypes antisémites); le rôle des Etats-Unis et celui du dollar-armement n'apparaissent pas comme condition commune à tout le capital globalisé, mais comme domination impériale sur le reste du monde»(p50- 51).

Pour autant Kurz ne place pas ses espoirs dans une classe ouvrière qui n'est pas une classe hors système capitaliste mais qui doit son existence même au capitalisme: «Historiquement la représentation politique et syndicale du prolétariat ne fut pas autre chose que la représentation du capital variable s'auto-affirmant et, par là même, la représentation du travail abstrait. C'est ainsi que fut construit un antagonisme purement relatif entre le principe du travail prétendument transhistorique et anthropologique et la forme propriété privée comprise dans un sens juridique, alors qu'en réalité le travail abstrait et la propriété juridique des moyens de production ne représentent que différentes déterminations de forme au sein d'un même système de référence qui englobe tout: le système de valorisation de la valeur. Ce contexte qui subsume tout, Marx l'a appelé le sujet automate de la société fétichiste moderne, et dans ce système toutes les classes sociales sont des fonctions de la logique de la valorisation. Il n'existe aucun principe ontologique dont l'émancipation sociale pourrait se réclamer. Le capitalisme ne peut être dépassé que par la critique concrète et historique de ses formes fondamentales. La lutte des classes fut pour l'essentiel la lutte pour la reconnaissance sur le terrain des catégories capitalistes»(p161-162). Mais aujourd'hui même ce sentiment d'appartenance à une classe n'existe plus car avec la 3éme révolution industrielle est apparue une nouvelle organisation du travail (développement des CDD, de l'intérim, du chômage, ...) qui a toujours plus atomisé et isolé les individus.

Kurz est aussi très critique envers une gauche activiste qui «bouge pour faire oublier qu'elle est vide» et dont les actions se réduisent à des luttes symboliques et ponctuelles. Il s'en prend aussi aux mouvements antiproductivistes et décroissants, les accusant d'abandonner le réel social au profit du repli sur soi: «De telles idées constituent une simple fuite. Elles ne veulent pas s'opposer à une gestion de crise, mais cultiver leur propre monde prétendument idyllique à côté de la synthèse sociale réelle effectuée par le capital. Du point de vue pratique, de tels projets sont parfaitement insignifiants. Ils ne sont qu'une idéologie du bien être de la part d'une gauche désorientée qui essaie d'échapper en douce au capitalisme de crise, et qui menace de devenir elle-même une ressource de la gestion de crise»(p22). Pour lui ni les communautés locales ni les luttes ponctuelles ne permettent d'effectuer une synthèse sociale et par là même de dépasser le capitalisme.

Il ne veut pas pour autant assister passif face à la crise systémique en cours: «la résistance commence là où les individus s'élèvent au-dessus de leur quotidien déterminé par le capitalisme jusque dans ses pores même et deviennent ainsi capable de s'organiser»(p169). On doit abandonner les vieilles divisions du socialisme historique car ce qui compte ce n'est pas l'appartenance à une classe mais la conscience, «non une conscience idéaliste dans les termes d'une éthique philosophico-morale, mais une conscience qui fait face à la limite historique de la valorisation et au déclin d'un niveau de civilisation»(p163).

La théorie critique et la relecture de Marx sont là pour aider à cette prise de conscience car tout doit être arraché des mains du capital, de la marchandise et de cette «marchandise reine» qu'est l'argent. Mais cela ne peut se faire que par un contre- mouvement social qui pense la société dans son entier,qui a pris conscience d'assister à la fin d'un monde et qui rejette toutes les formes-fétiches liées au capital. Cela passe par une appropriation des forces productives dans un sens socialiste c'est-à-dire les détacher de l'univers de la marchandise et les rendre aux hommes. «A la fin de l'histoire de la modernisation, le socialisme doit lui aussi être réinventé»(p52).

Ce livre est un recueil de textes courts, ce qui permet d'aborder plusieurs fois la même question et force l'auteur a être le plus précis et concis possible. Sa force réside dans son analyse implacable de la situation présente d'un point de vue radicalement anticapitaliste, loin de toute critique des Etats- Unis, des banques, de l'oligarchie mondialiste, où il voit justement des leurres destinés à nous détourner d'une remise en cause du capitalisme, leurres dont bien souvent on se satisfait, trop heureux de trouver des responsables humains, alors que ce qui arrive n'est que la marche inéluctable d'un système. Il nous rappelle que capitalisme mondialisé et capitalisme national sont les deux faces d'une même médaille, quelle que soit la forme prise par ce capitalisme national au cours du XX°siècle: Etat-providence des pays occidentaux, fascisme ou le «socialisme réel» des pays de l'Est. Et en portant un regard très critique sur la gauche traditionnelle et ses actions, en soulignant en particulier son attachement à un système qu'elle croit combattre, il sous-entend le nécessaire dépassement de la dichotomie gauche/droite.

Ce qu'on peut reprocher à l'auteur c'est son ton dogmatique et sa «clé» de la critique de la valeur qui pourrait, et elle seule, expliquer tout le capitalisme et prophétiser sa fin. Sa critique des mouvements antiproductivistes et de l'écologie radicale, qu'il accuse de déserter le réel social, n'est pas entièrement justifiée car il ne faut pas oublier l'importance qu'ont eu et qu'ont toujours ces mouvements pour élargir la critique du capitalisme qui était souvent cantonnée à son seul aspect économique. Ils ont développé une critique de la technique et de ses ravages écologiques qui a fait prendre conscience que le règne de la marchandise n'était pas seulement un système économique mais menaçait la vie elle-même. Leurs actions ont le grand mérite d'être sorties de la théorie pour se confronter à la pratique.

Tout comme la crise actuelle du capitalisme réside dans la convergence de plusieurs facteurs, les solutions pour y faire face sont multiples. Mais ce qui est certain c'est que s'en tenir à la seule common decency, à une juste mais bien insuffisante indignation ou à une posture sentimentale de révolte contre le monde moderne sont plus des preuves d'impuissance que le prélude à un véritable combat anticapitaliste. Kurz souligne lui-même l'impossibilité de la gauche à analyser la gravité et la profondeur de la crise actuelle et donc d'y apporter les réponses adéquates. C'est donc à nous qui avons dépassé ces clivages obsolètes de participer à la fondation d'un contre-mouvement social. Mais il ne faut pas se jeter aveuglément dans l'action, ce qu'il appelle fort justement «bouger pour faire oublier qu'on est vide», sans avoir donné de solides fondations à notre anticapitalisme et préparer ainsi son dépassement. La critique théorique est indispensable, et même vitale, pour fonder durablement une action sociale d'opposition radicale au capitalisme et de transformation de la société. La lecture de cet ouvrage y participe.

 

VIE ET MORT DU CAPITALISME de Robert Kurz

Nouvelles Editions Lignes, 224 pages, 20 Euros.

 

 

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On peut trouver sur internet un site consacré à la critique de la valeur:

http://palim-psao.over-blog.fr/

Et des textes de Robert Kurz en français sur le site de la revue Exit !: http://www.exit-online.org/text1.php

26/03/2015

La Guerre contre la Serbie : Laboratoire des « guerres humanitaires »

 

Yves Bataille, serbie, otan,Camp Bondsteel,  agression, yougoslavie

 

22 MARS 1999 : IL Y A 16 ANS, L'AGRESSION DE L'OTAN CONTRE LA YOUGOSLAVIE. La guerre faite à la Yougoslavie en général et à la Serbie en particulier dans les années 1990 a pris un éclairage nouveau après celles menées contre la Libye hier et la Syrie aujourd’hui. Ces deux derniers conflits provoqués par les mêmes ont été conduits selon un mode opératoire déjà utilisé dans les Balkans mais rendu peu lisible à l’époque par le fait de sa nouveauté et d’une intense désinformation facilitée par la complexité historique des lieux et le bouleversement de la période post-soviétique.La guerre contre la Serbie a été une bonne opération pour les Etats-Unis. Elle a permis d’étendre l’Otan dans les anciennes démocraties populaires, dans les pays baltes et dans deux républiques de l’ancienne Yougoslavie. Elle a permis aussi à la puissance globale d’établir une confusion dans les esprits et les pratiques entre l’Union européenne et l’Otan, la première ne se distinguant plus de la seconde, laissant les Etats-Unis maîtres de l’appendice ouest-européen du grand continent eurasiatique et seuls habilités à décider et à commander.

A partir de 1991 la « guerre yougoslave pour les nuls » a consisté à mettre en scène de manière grossière deux camps, les bons et les méchants: d’un côté le chef croate Franjo Tudjman , le bosniaque (musulman) Alija Izetbegovic, plus tard l’albanais Ibrahim Rugova et leurs groupes séparatistes (les bons, les victimes), de l’autre Slobodan Milosevic, l’Armée nationale yougoslave (Jna), les milices serbes, Radovan Karadzic et Ratko Mladic, l’Armée des Serbes de Bosnie et les Etats de Serbie et de Republika Srpska (les méchants, les bourreaux). Pendant toute cette guerre que l’on ne peut pas terminer avec la chute de Slobodan Milosevic en octobre 2000 puisque ses effets se font encore sentir au Kossovo, la propagande américano-occidentale a fonctionné sur ce mode sommaire, grandement alimentée et orchestrée par des sociétés de relations publiques (1), des Organisations non gouvernementales, la presse industrielle et les agents d’influence de l’American Vertigo. On retrouve les mêmes en Libye et en Syrie.

En 1991 la Yougoslavie traversée par un mouvement séparatiste en Croatie n’est pas encore démantelée. La bataille de Vukovar qui met aux prises les forces yougoslaves aux séparatistes croates, se termine par la défaite de ces derniers le 18 novembre 1991. Dès le début de la guerre on remarque en Krajina, du côté des forces séparatistes, l’emploi de Sociétés militaires privées (Smp) (2). En 1992, des officiers à la retraîte de L’Us Army et des services secrets opérant au sein de la société Military Professional Resources Inc - Mpri sont envoyés en Croatie pour encadrer l’embryon d’armée croate faite de morceaux ethniques de l’Armée nationale yougoslave. Mpri apprend à ses protégés à appliquer les paramètres de la guerre moderne (C3ISR (Command, Control, Communications, Intelligence, Surveillance and Reconnaissance) tout en dirigeant les opérations. C’est Mpri qui chapeautera du 4 au 7 août 1995 le blitzkrieg contre la Krajina de Knin, l’opération Oluja (Tempête) qui fera suite à l’opération Bljesak(Eclair) menée en mai en Slavonie occidentale. Dès 1992 la Cia avait établi un poste de surveillance électronique de la région en mer adriatique sur l’île de Krk (3).

En 1990 un rapport de la Cia prévoyait un éclatement de la Yougoslavie à court terme. Le mur de Berlin tombé, la phase soviétique de la guerre afghane terminée, les Américains et leurs alliés ciblent maintenant l’espace yougoslave. Pour plusieurs raisons.

L’Anglosphère entend profiter du reflux soviétique d’Europe de l’Est pour y étendre son emprise. Y exporter la démocratie et les droits de l’homme, y introduire son système économique « Free Market », y installer ses bases militaires. Y parrainer de nouveaux Etats. C’est ce que les Etats-Unis appellent « nation building. La Yougoslavie ne fait pas partie du bloc de l’Est sous la férule soviétique. Son expérience politico-sociale d’autogestion, sa doctrine du non alignement, l’idée d’une troisième voie entre l’Est et l’Ouest n’en sont que plus dangereux. La Yougoslavie devient un Etat à abattre.

Slobodan Milosevic a accédé au pouvoir en Serbie en 1989. En 1986, une étude de l’Académie Serbe des Sciences et des Arts (Sanu) avait été dévoilée, qui établissait un audit sur la condition des Serbes dans la Fédération yougoslave. Le texte de 60 pages analysait la crise économique et politique et en en évaluait les conséquences. Dans sa deuxième partie l’étude posait le problème de la situation difficile des Serbes au Kossovo. Rien d’autre. Dès le déclenchement des hostilités, ce Mémorandum sera dénoncé dans la presse occidentale comme un « manifeste du nationalisme grand serbe » de Slobodan Milosevic pour la « conquête de la Yougoslavie ». La mise en avant du Mémorandum et son interprétation fantaisiste permettent d’occulter un autre texte qui est, lui, un véritable manifeste, La Déclaration Islamique d’Alija Izetbegović(4). Homme des Américains, Izetbegović qui deviendra le premier président de la Bosnie musulmane, est le seul leader yougoslave à n’avoir jamais appartenu à la Ligue des Communistes. Proche de la mouvance des Frères Musulmans, son orientation « panislamiste » en fait une recrue de choix pour les Américains qui, avec les Britanniques captent à leur profit et promeuvent le « revival islamique », se livrant à un intense travail d’infiltration et de manipulation: de l’Asie centrale aux Balkans en passant par le Caucase, l’Afrique du Nord et le Proche Orient, les services secrets anglo-américains vont aider, équiper et parfois fabriquer les groupes de la mouvance islamique mis sur orbite à leur profit ou dénoncés comme terroristes selon l’utilité, le lieu et la période. C’est ainsi que les « combattants de la liberté » afghans aidés par les services secrets séoudiens et pakistanais, ayant servi contre les Soviétiques, vont aussi servir en Bosnie et au Kosovo (5 ) comme ils serviront sur d’autres théâtres d’opération dans le Caucase (Tchétchénie, Dagestan), en Irak, en Libye et aujourd’hui la Syrie. On peut suivre ce travail de manipulation d’islamistes, qu’ils soient affublés de l’étiquette d’Al Qaeda ou de celle de Frères Musulmans dans la série de crises et de guerres qui ont affecté ou affectent les points chauds de l’actualité. On a vu l’usage fait d’Al Qaeda et des Frères Musulmans dans ce que l’on a appelé le « Printemps arabe ». Il n’y a pas plus de Printemps arabe que de « révolutions colorées ». Dans la diversité des lieux et des cas, ces appellations ne recouvrent que des coups de force destinés à changer les régimes (« regime change ») à imposer les intérêts occidentaux et à assurer la mainmise anglo-américaine sur les pays-cibles.

Héritier régional du système de Tito, au début des années de la guerre (1992) et des premières sécessions slovène et croate, Milosevic n’était pas plus communiste que nationaliste et son qualificatif de « national-communiste » a plus procédé de la volonté de nuire ou de l’illusion qu’à la science politique. Simplement en attaquant la Yougoslavie et la Serbie ses ennemis devaient faire de lui par défaut un nationaliste. Avant 1990 les Américains n’avaient rien contre cet ancien banquier. Ils lui proposèrent même de l’aider à devenir un nouveau Tito moyennant une concession de taille: ouvrir la Fédération yougoslave au libre marché. L’un des motifs occultés de la guerre yougoslave est le refus de Slobodan Milosevic d’accepter cette offre. Dès lors, les Américains et leurs alliés, en particulier l’Allemagne atlantiste d’Helmut Kohl, vont activer les cercles séparatistes des diasporas des républiques yougoslaves dans les différents pays. C’est l’époque où après leur réunification les Allemands se voient à nouveau les maîtres de la « Mitteleuropa » ( l’ Europe centrale) et des Balkans et organisent avec l’ Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, l’ Otan le transfert des stocks d’armements de l’ancienne République Démocratique Allemande, la Rda, en Yougoslavie. Ces armes et les nombreux stocks existants dans les diverses républiques expliquent la durée et l’intensité du conflit. Elles rendront l’embargo sur les armes des belligérants inefficient, un embargo par ailleurs violé par les parties croate et bosniaque. Si on la cadre entre les premiers coups de feu en Slovénie en 1991 et la chute de Slobodan Milosevic en octobre 2000, la guerre yougoslave a duré 10 ans. En réalité, la guerre yougoslave devenue la guerre faite à la Serbie continue encore…

Carrefour entre l’Est et l’Ouest, la mer adriatique et la mer noire, le monde slave et méditerranéen, l’aire chrétienne orthodoxe, catholique et musulmane, héritière du Mouvement des Pays Non Alignés lancé après la Conférence de Bandung (1955) par Josip Broz Tito, Gamal Abdel Nasser et le prince Norodom Sihanouk, dotée d’un système d’autogestion qui la faisait prendre pour modèle par une partie de la gauche internationale, la Yougoslavie titiste avait noué des liens avec les nombreux pays souhaitant maintenir une égale distance entre Washington et Moscou. En ouvrant la route à un nouveau Drang Nach Osten, américain cette fois, la réunification allemande et la disparition du bloc soviétique allaient permettre l’éclatement de la Yougoslavie.

Pourl’Otan la guerre yougoslave devenait en effet une opportunité. Désireuse de s’étendre à l’Est dans l’espace laissé vacant par l’Union Soviétique et le Pacte de Varsovie, désormais dépourvue d’ennemi désigné, l’Otan avait besoin d’un nouveau prétexte et d’un nouvel ennemi pour continuer à exister et pour s’étendre en direction de l’Eurasie. A ce moment-là le thème de la « guerre à la terreur » n’avait pas encore vu le jour, il ne verra le jour qu’ après le 11 septembre 2001; ce prétexte allait donc être la guerre yougoslave au non du « droit d’ingérence » devenu « devoir d’ingérence » avec un Bernard Kouchner futur administrateur du Kossovo, lié à Georges Soros par sa femme Christine Ockrent. (6)

 

En Yougoslavie le « sans-frontiérisme » a multiplié les frontières

La propagande américano-occidentale a présenté les Serbes comme les agresseurs d’autres peuples en Yougoslavie. Elle a complètement occulté une réalité qui a échappé à beaucoup: que les Serbes étaient non seulement l’élément prépondérant de la Fédération mais encore qu’ils en peuplaient l’espace depuis des siècles, bien avant la création en 1918 de la première Yougoslavie. Présents en Krajina dès le XVIème siècle, pourvus en terres, les Serbes s’étaient vu confier par Vienne la mission militaire de garder le Limes de l’Empire Austro-Hongrois face à l’Empire Ottoman. (7)

En Yougoslavie, à cheval sur les républiques de Serbie, de Bosnie et de Croatie, l’élément serbe et monténégrin, c’est-à-dire slave orthodoxe écrivant en cyrillique, constituait plus de la moitié d’une population évaluée en 1991 à 24 millions. L’imbrication des populations en Croatie (Krajina) et Bosnie et Herzégovine allait permettre aux Occidentaux de pousser leurs pions et de déclencher la guerre nécessaire à l’Otan pour justifier son existence et faciliter son extension. Des attentats opportuns à Sarajevo (8) et des mises en scène médiatisées de massacres allaient jalonner les différents stades de la guerre et favoriser les plans Du Pacte atlantiste. Profitant de la faiblesse de la Russie amie des Serbes déstabilisée par le désordre post-soviétique et le pillage des oligarques, l’Otan devait fêter ses 50 ans pendant les bombardements de la République fédérale de Yougoslavie (RfY, Serbie et le Monténégro) après l’éclatement de la Fédération sans susciter de réaction concrète de la partie russe.

Parallèlement à la Krajina, la guerre est portée en Bosnie et Herzégovine où les Occidentaux soutiennent le camp musulman dit « bosniaque ». Hostiles à l’indépendance bosniaque, favorables au maintien d’une Yougoslavie, les Serbes déclarent leur indépendance le 9 janvier 1992 sur le territoire qu’ils contrôlent. Une intense propagande relayée dans le monde occidental et arabo-musulman va les diaboliser, les présenter comme les agresseurs. Après bien des péripéties, cela permettra d’envoyer des Casques Bleus de l’Onu et d’introduire des hommes des forces spéciales américano-occidentales. Ces derniers effectuent un travail de renseignement, de soutien et de sabotage. Des incidents avec les Serbes serviront de prétexte à l’envoie par Jacques Chirac de la Force de Réaction Rapide, première intervention ouverte d’un pays liée à l’Otan avant les bombardements de la Republika Srpska).

La Bosnie et Herzégovine (c’est son appellation réelle et non « Bosnie-Herzégovine » comme on le voit écrit) était une véritable peau de léopard où les populations se trouvaient mêlées. Adossés à la République de Serbie, les Serbes de Bosnie vont assurer militairement l’homogénéisation du territoire en confinant les Bosniaques musulmans à la partie centrale. Contrairement à ce que l’on a pu entendre la bataille pour Sarajevo (400. 000 habitants) ne consistait pas à encercler les Musulmans mais à essayer d’y préserver les Serbes qui y constituaient le tiers de la population. Les premiers tireurs embusqués (« snipers ») sont bosniaques musulmans et l’apparition de tireurs serbes est une riposte. De même les premières embuscades sanglantes qui prennent pour cible de jeunes recrues de l’Armée Yougoslave (Jna) sont l’oeuvre des hommes d’Alija Izetbegovic. La zone musulmane s’étend des environs de Mostar aux villes de Tuzla et de Zenica. Bihac deviendra la pointe musulmane à l’ouest. Peu nombreux (18%) les Croates, qui seront associés aux Musulmans dans la Fédération Croato-Musulmane, ne contrôlent que des poches à l’ouest de Sarajevo, dans le nord et dans le sud (partie de l’Herzégovine et confins de la Dalmatie). Des enclaves musulmanes subsistent à l’est. Abritant une usine d’armement, objet d’âpres batailles au sud-est de Sarajevo, Goradze sera maintenue dans la zone musulmane grâce à l’appui des S.a.s. britannique. Plus au nord, l’enclave de Zepa sera conquise par les Serbes en même temps que sa voisine de Srebrenica. La propagande de guerre devait faire de Srebrenica une sorte de nouveau Guernica. Après avoir pris cette enclave de 30.000 habitants, les soldats de l’Armée de la Republika Srpska (Vrs) se seraient livrés à un « massacre ». 8000 habitants de l’enclave auraient été passés par les armes. Cette présentation n’est pas corroborée par les faits, la seule vidéo montrée ayant consisté à un règlement de compte concernant six personnes intervenu à 150 kilomètres de là, à Trnovo. Placée sous la protection de l’Onu, Srebrenica était une base de moudjahidines alimentée en armes par des parachutages turcs. Quand les autorités civiles de la ville décident de se rendre, des milliers de moudjahidines en armes tentent de percer les lignes serbes et de s’échapper vers les lignes bosniaques distantes de 50 kilomètres. Durant ce mouvement un certain nombre d’entre eux sont tués. Les Serbes ont publié les noms de leurs propres victimes locales, qui s’élèvent à plus de 3000 personnes. Le « massacre de Srebrenica » est une opération de guerre psychologique et médiatique qui occulte les tueries opérées par Nacer Oric, le chef militaire musulman de la place, à l’encontre des habitants et des villageois serbes de l’enclave et des alentours. Il devait permettre le bombardement des Serbes de Bosnie par l’Otan et la « conférence de paix de Dayton ».

Le 14 décembre 1995, les Accords de Dayton (paraphés en novembre à Paris) associaient les parties en conflit et établissaient avec la participation de Slobodan Milosevic le découpage interne de la Bosnie et Herzégovine, créant deux secteurs, la Fédération Croato-Musulmane et la Republika Srpska. Les Musulmans mettaient la main sur Sarajevo, obtenaient le désenclavement de Gorazde et la partie centrale de la Bosnie. Les Serbes obtenaient la moitié de l’ex république sur un découpage pour le moins problématique. Le corridor de la Posavina (Brcko), goulet d’étranglement entre la Bosnie musulmane et la Slavonie croate coupant presque en deux la Republika Srpska, était maintenu. La disparition des enclaves de Srebrenica et de Zepa était avalisée. Les Serbes déplaçaient leur capitale de Pale, petite localité montagnarde près de Sarajevo, à Banja Luka, deuxième ville de Bosnie (200.000 habitants). Les Accords de Dayton marquaient aussi la mise à l’écart politique de Radovan Karadzic, le chef des Serbes de Bosnie, par la collusion des intérêts de Milosevic et des Occidentaux. Mis sur la liste des « criminels de guerre » de La Haye, Radovan Karadzic, par son dévouement et sa popularité, faisait de l’ombre à un président serbe considéré par les Occidentaux comme le tuteur de la Republika Srpska. Cette collusion n’allait pas changer le destin de Milosevic qui devait par la suite être arrêté, kidnappé et déporté à la prison hollandaise de Scheveningen où il devait mourir au cours de son procès. On sait que Radovan Karadzic et le général Ratko Mladic devaient eux-aussi être emprisonnés à La Haye pour y subir, comme Vojislav Seselj et quelques autres chefs serbes, le procès rituel du Sanhédrin de la « communauté internationale ».

La « guerre du Kossovo » dernier épisode de la guerre contre la Serbie

Par rapport au détachement de la Slovénie, de la Croatie et de la Bosnie, l’affaire du Kossovo est intervenue très tard dans le processus de démantèlement de la Yougoslavie, ce qui tend à prouver que la conduite de ce processus correspondait à un plan par étapes soigneusement élaboré. Les troubles dans la région autonome (9) devaient s’intensifier en 1998 après que le ministre allemand des affaires étrangères Klaus Kinkel ait déclaré de manière péremptoire que « le Kossovo ne resterait pas une affaire intérieure serbe ». A partir de ce moment-là en effet le groupe apparu sous le nom d’Armée de libération du Kossovo (Alk) (10) qui développe ses activités d’assassinats et de sabotages avec le soutien extérieur des mentors des Croates et des Bosniaques musulmans passe à une vitesse supérieure en recrutant des centaines d’hommes armés dans la diaspora albanaise et en faisant de l’Albanie sa base arrière. Dans la presse occidentale les opérations des forces de l’ordre yougoslaves sont présentées comme des actions de répression d’un peuple privé de liberté. C’est facile parce que l’on connait déjà la chanson et les mots qui ont servi à dénigrer les Serbes en Croatie et en Bosnie.

Après une parenthèse due à sa participation aux accords de Dayton, Milosevic redevient le « boucher des Balkans » et les organisations de droits de l’homme et sociétés de relations publiques donnent à nouveau le ton pour faire monter la tension. Posant la question « Acceptez-vous la participation de représentants étrangers à la résolution du problème du Kosovo?» le référendum serbe du 23 avril 1998 est qualifié de « manœuvre dilatoire » par le secrétaire général de l’Otan Javier Solana et les pays occidentaux le dénoncent. L’opinion des Serbes qui se prononcent massivement contre l’ingérence étrangère dans les affaires de leur propre pays ne compte pas. La Serbie n’a aucun droit chez elle et c’est l’étranger qui doit lui dicter sa loi.

La presse occidentale évite la mise en perspective historique et présente la situation au Kossovo comme la seule conséquence de la politique « nationaliste » de Slobodan Milsosevic et de la répression serbe. Rien ou très peu de choses sur le rôle des Albanais pendant le régime ottoman, rien sur les exodes serbes pour fuir les persécutions turco-albanaises sous ce régime comme plus tard lors de la création de la Grande Albanie par les forces de l’Axe. Aucune référence à La Ligue de Prizren ni au nationalisme albanais avant même qu’un Etat albanais n’apparaisse (10) sur les bords du canal d’Otrante. Rien non plus sur le fait qu’un Acte du Congrès américain (« Acte pour la Paix et la Démocratie au Kossovo ») apporte au tout début de la guerre yougoslave un soutien aux séparatistes albanais. Relayés par les sociétés de relations publiques et les Ong américaines habituelles (11), les reportages biaisés présentant systématiquement les Serbes comme des oppresseurs de la minorité albanaise servent de prétexte à la condamnation de la Serbie par la « communauté internationale » et le mécanisme déjà rodé en Bosnie se met en marche. Là ce ne seront pas des Casques Bleus des Nations Unies mais des observateurs de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (Osce) que Milosevic commet l’erreur d’accepter dans la province troublée et ce sont bien entendu les Américains qui en prennent le commandement.

On connait la suite. La dé-légitimation de la présence des forces de sécurité serbes dans la province, l’annonce par les Américains qu’une « catastrophe humanitaire » est imminente, la présentation des opérations de la police et de l’armée comme des opérations de « nettoyage ethnique » et puis le point d’orgue nécessaire à toute « guerre humanitaire », la révélation du « massacre de Racak ». A Racak, petit village du Kossovo, 45 corps sont présentés à la presse internationale par le chef de l’Osce, l’américain William Walker, comme ceux de villageois tués par les Serbes. Une expertise réalisée par une équipe de médecins légistes dirigée par la finlandaise Hélène Ranta, aura raison de cette mise en scène (des cadavres de membres de l’Uçk tués dans les combats rassemblés et habillés à la hâte en villageois) mais l’émotion provoquée par la médiatisation du « massacre » permettra à l’Otan de déclencher près de trois mois de bombardements intensifs de la Serbie et du Monténégro le 24 mars 1999 et de pénétrer au Kossovo le lendemain des « Accords de Kumanovo » (9 juin).

Ces accords techniques ne sont pas une capitulation de la partie serbe. Sont mis au point dans cette ville de Macédoine le retrait des forces serbes et l’entrée de forces des Nations unies, « une part substantiellerevenant à l’OTAN » (…). Le 10 juin 1999 le Conseil de Sécurité de l’Onu adopte la « résolution 1244 » qui «  invite les présences internationales militaires et civiles à maintenir l'ordre public, à promouvoir les droits de l'homme et à faciliter la reconstruction des infrastructures essentielles et le relèvement de l'économie ».

Déjà positionnée en Macédoine, l’Otan qui va prendre le nom de « Kosovo Force » (Kfor) entre au Kossovo derrière le général britannique Michael Jackson et la province est divisée en cinq zones d’occupation attribuées à cinq pays membres de l’OTAN, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Un contingent russe se fraiera un chemin sans être invité mais ne restera pas.

Le départ en bon ordre de la troupe serbe et l’entrée de l’Otan lâchent les terroristes albanais de l’Uçk dans la nature et entrainent l’exode de 220.000 serbes et d’une bonne partie des minorités non albanaises. Ceux qui restent (environ 160.000) sont en butte à la violence et aux assassinats en présence d’une Otan qui vient de leur faire la guerre. Le chiffre évoqué des victimes albanaises du conflit étaient faux. Comme celui de la population albanaise grossi lui aussi en son temps pour les besoins de la propagande séparatiste (12).

La résolution 1244 devait être violée sur trois points. La présence d’une force de sécurité serbe est refusée. Le retour des réfugiés (Povratak) ne se fait pas (ou à une dose infime). Rien ne sera fait pour la favoriser. La résolution prévoit aussi le maintien de la province dans le cadre serbe contre une autonomie substantielle. En cautionnant en février 2008 la proclamation unilatérale d’indépendance de la minorité albanaise, la « communauté internationale » viole clairement le contenu de cette résolution.

Berceau historique de la Serbie et son cœur spirituel, le Kossovo occupé est toujours au centre des préoccupations serbes et, quoi qu’il arrive, cela n’est pas prêt de finir. A l’exception d’individus et de groupes marginaux, rares sont en effet les politiciens de Belgrade qui remettraient en cause la « serbité » de la province. Les pogroms de serbes de mars 2004 ont montré les limites de la « force de protection du Kossovo » (Otan) qui prétendait être là pour assurer la paix. Les préoccupations des Américains sont autres. Dès le début de l’occupation, Halliburton installe pour l’Us Army près de la frontière macédonienne la grande base militaire de Camp Bondsteel.

Purement théorique, sous la tutelle des Américains, l’administration de Pristina n’a aucune autre raison d’existence que les trafics et les crimes de la Mafia albanaise dont les deux principales spécialités sont le trafic de drogue (héroïne) et la prostitution. L’Union Européenne s’est mise en tête de fournir des institutions à cette entité virtuelle et de l’aider à étendre sa juridiction sur le nord de la province encore majoritairement peuplé de serbes. Ceci explique le mouvement de révolte serbe des barricades érigées depuis un an et dressé aussi bien contre la Kfor (Otan) que contre Eulex (l’Ue). Les quatre districts du nord de la rivière Ibar, Leposavic, Zvecan, Zubin Potok et Kosovska Mitrovica Nord ont ainsi formé une communauté d’intérêt et de défense civile qui s’oppose au tracé d’une frontière dans le même pays et fait des deux postes de la ligne de démarcation défendus par l’Otan (Jarinje et Brnjak) un enjeu et un défi permanents.

Yves Bataille

Article paru dans le rébellion 55

 

NOTES

  1. En Yougoslavie la société de relations publiques Ruder FinnInc a joué le même rôle que Hill & Knowlton dans la guerre contre l’Irak. Chargée de diffuser des informations favorables à l’intervention militaire américano-occidentale et de noircir Saddam Hussein, cette dernière ne se contentait pas de la diffusion de nouvelles, elle en fabriquait aussi.

  1. Une spécialité des Anglo-Saxons et le nouveau nom donné aux mercenaires. Créées dans le cadre de la privatisation de la guerre, ces sociétés opèrent là où les armées conventionnelles ne peuvent intervenir ouvertement ou en complément de ces dernières comme on l’a vu en Irak et en Afghanistan.

  1. Sur la genèse de la guerre et le hiatus entre les déclarations officielles des Etats-Unis et la réalité on consultera un document parlant: Yougoslavie, une guerre évitable : http://www.dailymotion.com/video/x6qd1q_1-3-yougoslavie-une-guerre-evitable_news

  1. Auteur de la Déclaration Islamique, Alija Izetbegovic a été qualifié de panislamiste: « Nous voulons la réalisation de l'Islam dans tous les domaines de la vie privée des particuliers, dans la famille et dans la société, par la renaissance de la pensée religieuse islamique et la création d'une communauté Islamique unique, du Maroc à l'Indonésie ». Publié en 1990, ce manifeste lui a permis d’obtenir le soutien de pays musulmans aussi différents que le Maroc, le Pakistan, la Malaisie, les Emirats et l’Arabie Séoudite mais pas de l’Irak, de la Libye et de la Syrie qui entretenaient de bonnes relations avec la Yougoslavie puis quand la guerre éclata soutinrent la République fédérale de Yougoslavie, Serbie et Monténégro.

  1. La présence de ces moudjahidines a été soigneusement occultée par la presse occidentale qui préférait focaliser sur les milices serbes. A partir de 1992, après avoir servi en Afghanistan, des milliers d’islamistes de la mouvance Al Qaeda ont été acheminés en Bosnie par les forces spéciales britanniques et étatsuniennes pour devenir le fer de lance de l’armée musulmane d’Izetbegović. Opération effectuée avec le concours de l’armée turque. Présent à Sarajevo, Ousama Ben Laden devait même recevoir d’Alija Izetbegović la nationalité bosniaque. Les livraisons d’armes aux musulmans sous la supervision de l’Otan passaient par le port croate de Split où les Croates prélevaient leur dime. A la suite d’un différent croato-musulman dû à la fois au prélèvement de cette dime et à une série d’affrontements entre les deux camps, les Croates interdirent les livraisons et c’est l’armée turque sui devait oprendre le relais en parachutant des armes dans le nord de la Bosnie, entre Srebrenica et Tuzla.

  1. Droit ou devoir d’ingérence devenu l’idéologie du Conseil de Sécurité de Nations Unies sous la coupe des Anglo-Saxons sous la formule sournoise de « responsabilité de protéger », la « R2P ». On a vu son usage contre la Libye.

  1. Sur le sujet : Histoire de frontières, l’Autriche et l’Empire ottoman, Jean Nouzille, Berg International, Paris 1991.

  1. A Sarajevo, attentat devant une boulangerie de la rue Vasa Miskin, le 27 mai 1992, 30 morts, attentat du marché (Markale) le 5 février 1994, 68 morts, autre attentat presque au même endroit le 28 août 1995, 37 morts. Ces provocations débouchèrent sur des sanctions comme l’embargo, le renforcement de l’embargo, les bombardements de la Republika Srpska

  2. Autonomie supprimée en 1987 par Slobodan Milosevic dont le discours de Gazimestan en 1989 marqua les esprits par sa détermination à vouloir défendre les Serbes. L’ancienne Yougoslavie ne comprenait que deux régions autonomes, le Kossovo et la Vojvodine. Il faut noter que le Kossovo n’a pas toujours eu les mêmes lignes administratives. Après la deuxième guerre mondiale, les districts du nord (Leposavic et Zvecan) appartenant à la Serbie proprement dite furent rattachés à la région autonome. D’autre part la région de Pec en Métochie avait appartenue naguère au Monténégro.

L’Armée de libération du Kossovo, Ushtria Çlirimtare e Kosovës, Uçk, fait connaître son existence en 1996. Son action est tournée aussi bien contre les représentants de l’Etat yougoslave que contre les Albanais de la province vivant en bonne entente avec les Serbes. Ibrahim Rugova, longtemps présenté comme le symbole de la « résistance albanaise » avec sa Ligue démocratique du Kossovo (Ldk) émettra des doutes sur l’origine du groupe et le dénoncera comme un produit des services secrets serbes. Considérée comme un groupe terroriste par les pays occidentaux, l’Uçk se verra reconnaître comme interlocuteur valable après le revirement des Etats-Unis à son égard. Les bad guys deviennent du jour au lendemain des « combattants de la liberté ».

Slobodan Milosevic a été présenté à tort comme le chantre de la « Grande Serbie », une formule absente de ses discours. La Grande Serbie n’a jamais été le projet du président serbe mais celui de son concurrent du Parti radical serbe (Srs) Vojislav Seselj. Placé sur la longue liste des « criminels de guerre » supposés du Tribunal Pénal International pour la Yougoslavie (TPIY), Seselj s’est livré volontairement à ce tribunal qu’il ne cesse de dénoncer comme une arme dérivée de l’Otan. Son interminable procès dure depuis 9 ans.

(9)L’Etat albanais fut fondé en 1912 avec l’idée de permettre une « alliance de revers » contre la Serbie. Dans un registre voisin et concernant toujours les Serbes, on impute à l’un d’entre eux, Gavrilo Prinzip et à l’attentat de Sarajevo la responsabilité du déclenchement de la première guerre mondiale. C’est inverser les responsabilités en oubliant l’annexion de la Bonie et Herzégovine par Vienne en 1908 et la répression des mouvements d’unité slave dans la région.

(10)Une de ces officines devait retenir particulièrement l’attention, International Crisis Group de Morton Abramowitz. Cet ancien ambassadeur des Etats-Unis en Turquie, ex responsable du service de renseignements du Département d’Etat, Abramowitz est l’homme qui avait organisé la livraison de 500 missiles Stinger aux moudjahidine de Gulbuddin Ekmatyar, trafiquant de drogue et associé d’Ossama Ben Laden au milieu des années 1980. On retrouve Abramowitz et Icg tout au long du conflit yougoslave dans le camp antiserbe. L’individu qui a pour collaborateurs Christine Ockrent, la femme de Kouchner, s’invitera même aux « négociations » de Rambouillet comme conseiller spécial de la délégation séparatiste albanaise. A Rambouillet, il n’y eut pas de négociations mais un diktat américain. Ces derniers exigeaient des Serbes le libre passage de leur territoire aux troupes de l’Otan. La « diplomatie coercitive » de Madeleine Albright dans toute sa splendeur. Le refus devait déboucher sur les bombardements de l’Otan (24 mars 1999) après la mise en scène de Racak.

(11) Un recensement effectué en avril 2011 estime la population du Kossovo à 1.700.000 habitants alors que les Albanais prétendaient être en 1999 « plus de 2 millions ». Le mouvement d’émigration vers les pays de l’Union européenne est insuffisant pour justifier cette différence. La majorité des Albanais ayant depuis l’ « indépendance » émigré dans l’Ue viennent des pays voisins, Albanie, Macédoine, Monténégro etc). Question de passeports et de visas, très peu d’Albanais du Kossovo ont émigré vers leurs pays de prédilection, l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique et la Suisse. Le chiffre de la population serbe et non albanaise du Kossovo a en revanche été minimisé pour les mêmes raisons : délégitimer la présence serbe en Kossovo et Métochie.

 

Yves Bataille, serbie, otan,Camp Bondsteel,  agression, yougoslavie

 

 

En première ligne au Kosovo

( Article paru dans le Rébellion 55 de septembre 2012) 

Europe. Juillet 2012.

Je suis assis sur un banc face à une église. Au sommet d’un village à flanc de colline, je domine d’ici une ville qui s’étend à perte de vue. Une route pentue permet de rejoindre la zone dans laquelle je me trouve aux quartiers bas de la ville. Les habitations qui m’entourent forment un espace circulaire qui fait office de place du village. Quelques arbres me protègent d’un soleil déjà haut. L’atmosphère est des plus tranquilles et on se dit que si ce n’est pas le paradis, ça y ressemble.

A quelques mètres de moi des enfants jouent au ballon et les filles au cerceau. Les garçons font quelques dribles avec des maillots de foot usés tandis que les fillettes les regardent du coin de l’œil avec admiration. Ils courent, ils tombent, ils rient, bref ces gosses vivent. 

L’un des garçons vient me défier au foot, je le ramène rapidement à la raison après quelques buts mais me laisse surprendre sur la fin… Il marque, son honneur est sauf, il devient le temps d’un instant le petit prince du ballon rond pour les spectateurs en culottes courtes qui le regardent.

Une vieille grand-mère coiffée du foulard slave s’approche alors de moi pour me faire la causette. Le gosse blond avec lequel j’ai joué était son petit fils. Elle me propose un café qu’elle m’apporte accompagné d’un verre de liqueur de framboise « maison ». C’est un délice !

Un léger grésillement vient alors troubler cette paisible atmosphère dans laquelle nous nous trouvons. Quelque chose bourdonne et ce n’est pas un insecte. « ca y est, c’est reparti pour un tour » me glisse la grand-mère. Interpellé je cherche la source de cette nuisance. Je l’identifie bientôt. Deux immenses minarets blancs sur lesquels flotte un drapeau vert paré d’écritures arabes fendent le ciel bleu au dessus de nous. Soudain, l’appel du muezzin retentit depuis les haut-parleurs accrochés aux extrémités du toit du minaret et raisonne sur la colline en amplifiant terriblement ce cri de ralliement sectaire. Les enfants semblent habitués à ce rituel qui se répète cinq fois par jour. Ils continuent de jouer presque comme si de rien n’était. La vieille dame quant à elle semble accablée. Elle se lève, me salue et rentre chez elle. Je n’aurai pas le temps de lui poser des questions sur tout ça. Elle ne semblait de toute façon pas disposée à en parler.

Je reprends petit à petit conscience de là où je me trouve. Un ghetto serbe au Kosovo. Le bas de la ville est habité par des Albanais musulmans, le haut par des Serbes chrétiens. La limite entre les deux ? Une rangée de maisons serbes brûlées et des lignes de barbelés prêtes à être redéployées.

La réalité revient au galop. Pour me rendre jusqu’ici j’ai dû passer plusieurs postes frontières, des check-points de l’OTAN, des contrôles de police albano-kosovare. Je suis au Kosovo, et douze ans après la fin de la guerre la situation ne semble pas s’être apaisée.

Ce lieu paisible où il faisait si bon vivre s’appelle Orahovac, c’est l’une des pires enclaves serbes de tout le Kosovo. Ici les gens vivent dans un isolement total et dans une crainte permanente. Le 17 décembre 1999 un groupe de fanatiques avait ouvert le feu dans un café serbe de l’enclave, blessant des dizaines de personnes et en touchant mortellement une. La pauvreté des villageois y est saisissante !

Une enclave c’est, de manière générale, une sorte de village d’Astérix au 21ème siècle. Des petites communautés serbes vivent retranchées dans des villages protégés par des barbelés, entourées par des Albanais musulmans. Les habitants sont comme pris au piège. Ils ne peuvent sortir de leur enclave sans une escorte militaire des forces internationales.

Des choses aussi banales qu’aller chez le médecin, rendre visite à un parent ou tout simplement faire des achats deviennent un véritable calvaire quand on est un Serbe du Kosovo. Il est obligatoire d’attendre les escortes militaires qui partent plus ou moins régulièrement vers d’autres zones à majorité serbe. Très souvent un médecin habite l’enclave, mais la vétusté du matériel et le manque de médicaments ne permettent pas de traiter les cas sérieux. En cas d’urgence médicale il faut se rendre tout au nord du Kosovo pour pouvoir accéder à un hôpital non contrôlé par les Albanais.

La liberté de circulation n’existe pas. Malgré cela, des jeunes serbes se risquent parfois à prendre la voiture par défi et par lassitude d’attendre indéfiniment des véhicules blindés sensés les protéger. Mais ils ne se lancent pas sans réaliser tout un processus de sécurisation (somme toute relative). Il faut enlever de la voiture les vieilles plaques d’immatriculations serbes en vigueur dans les enclaves, pour les remplacer par les nouvelles plaques albano-kosovars, arracher les chapelets du rétroviseur intérieur, vérifier que rien ne pourrait laisser penser que cette voiture est conduite par un Serbe. Ensuite il est impératif de ne pas se faire arrêter ou de ne pas tomber en panne entre deux enclaves… Car là, la situation se compliquerait grandement ! Mais si cette technique peut fonctionner un temps et avec de la chance, elle est inadaptée pour les nombreux moines qui vivent dans les monastères millénaires du Kosovo et de la Métochie. Les moines orthodoxes sont très reconnaissables de par leurs soutanes noires et leurs longues barbes. Le subterfuge du changement de plaques devient donc inopérant. J’ai ainsi rencontré des moines dans la ville de Kosovska Mitrovica, au nord du Kosovo, qui attendaient la nuit tombée pour commencer à s’aventurer sur les routes incertaines du Kosovo.

Si se déplacer est déjà problématique, travailler devient quasiment impossible. Suite aux bombardements de l’OTAN, les usines du nord Kosovo (à majorité serbe) ont cessé de fonctionner. Plusieurs milliers de personnes se sont ainsi retrouvées sans travail. Les mines de Trepča ne ressemblent plus qu’à une vieille usine rouillée qui finit de polluer les eaux impropres à la consommation de tout le nord Kosovo. Au drame social est en train de se substituer un drame sanitaire.

Le travail agricole n’est possible que dans les champs qui bordent les villages serbes, les zones plus éloignées étant dangereuses ou carrément usurpées par d’autres agriculteurs albanais. Le souvenir de ces 14 agriculteurs serbes assassinés le 23 juillet 1999 à côté de Lipljan alors qu’ils moissonnaient hante encore toutes les mémoires. Les paysans se trouvent dans l’obligation de cultiver de petites parcelles dont le rendement est insuffisant pour vivre convenablement. La plupart des Serbes survivent grâce à un potager, grâce à quelques poules, ils se chargent de la coupe du bois ainsi que de l’affinage du fromage de vaches ou de chèvres. L’enclave de Banja près de Rudnik a connu il y a quelques années de cela un évènement qui peut paraître anodin à première vue mais qui révèle ô combien la vie d’une enclave peut basculer à tout moment.

Les Albanais avaient volé dans ce village de 300 habitants un tracteur, du bois et quelques vaches. Cet évènement ne risque pas d’émouvoir ou d’interpeller un haut fonctionnaire européen qui lit un épais rapport sur le Kosovo depuis son bureau bruxellois. Pas plus que ce vol ne choquera l’opinion française, trop habituée à lire dans les journaux que des dizaines de voitures sont incendiées chaque nuit sur tout le territoire français. Un tracteur au milieu de tout ça, cela semble être bien peu de choses. Il manque en effet une mise en contexte pour comprendre ce fait divers qui nous paraît banal. Car le tracteur volé, était l’unique outil de travail de la petite communauté. Ce bien durable avait été acquit grâce aux cotisations de tous les paysans et sans tracteur le rendement sera encore plus faible. Les vaches coutent chères et permettent d’avoir du beurre, du lait, de la crème et du fromage. Quant on vit dans une enclave on n’a pas de supermarché pour en acheter. Le bois sec volé était l’unique moyen de se chauffer cet hiver. Le nouveau stock de bois est trop vert, il brûlera mal, libèrera moins de calories tout en encrassant les conduits des poêles. On voit ici qu’un simple vol qui passerait inaperçu aux yeux de tous est pourtant d’une gravitée extrême qui met en danger la survie de tout un village. Les vols et les injustices quotidiennes dont sont victimes les Serbes sont autant d’attaques directes à leur présence dans la région.

Pourtant les Serbes résistent et ne lâchent rien. Ils gardent le moral et n’abandonnent pas. La natalité y est ici plus élevée que dans le reste de la Serbie. Le nombre d’enfants dans les enclaves est suffisamment haut pour maintenir la flamme de l’espoir. Ce symbole de vitalité est un signe encourageant pour l’avenir. Une population qui abandonne et renonce commence par ne plus faire d’enfants. Ici ce n’est pas le cas.

Mon séjour estival au Kosovo se termine sur ces dernières lignes. Alors que je m’apprête à quitter son village, le petit footballeur en herbe s’approche de moi et me glisse « dis, tu es journaliste ? Tu peux leur dire en France que je veux être champion de football ? ». Je vais leur dire, mais pas que ça…

Julien Bornel

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L’existence de ces enclaves, vous la découvrez sans doute en lisant ces lignes. Si vous souhaiter aider les populations serbes du Kosovo-Métochie, vous pouvez soutenir l’association française Solidarité-Kosovo, fondée en 2004, qui fournit une aide concrète et quotidienne aux enclaves serbes du Kosovo et de la Métochie. Plus d’informations sur : www.solidarité-kosovo.org. Solidarité Kosovo – BP 1777, 38220 VIZILLE

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