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18/12/2014

Le SRE : Théorie & Action !

Rébellion, Organisation socialiste révolutionnaire européenne, SRE

13/12/2014

Sortie du numéro 67 : Rupture Politique et Ecologie

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Editorial de Jean Galié : la démocratie contre la botanique 

SOCIETE 

L'amour , un bien de consommation comme un autre ?

( Marie Chancel) 

RUPTURE POLITIQUE 

En finir avec les illusions de la démocratie 

L'utopie réformiste ( Julius) 

Analyse du cas Besancenot ( Charles Robin) 

ECOLOGIE

Une révolution silencieuse ( Stéphane C.) 

Une brève histoire de l'écologie politique ( Marie Chancel) 

L'écologie politique comme phénomène révolutionnaire

( Guillaume Le Carbonel) 

CHRONIQUES LIVRES 

CULTURE 

Musique Folk : accords populaires et dissidents ( Dazibao) 

Le rock français, un patrimoine à redécouvrir ( GC) 

 

Commande 4 euros ( port compris) : Rébellion c/o RSE BP 62124 31020 TOULOUSE cedex 02

 

Un émule de Maigret dans la Russie de 1917.

A propos de MADAME TCHAÏKOVSKI, publié aux Editions Astrée.

Voici un scénario inédit d’Olga Mikhaïlova, dramaturge et poétesse moscovite, et Igor Minaev, metteur en scène russe installé à paris. Ils lui ont donné la forme d’un bref roman, non sans affinités par endroits avec certaines oeuvres de Simenon – j’y reviendrai; et il est d’un grand intérêt, littéraire autant qu’historique.

C’est la frénésie hystérique de la malheureuse Antonina Ivanovna Milioukova, la femme sacrifiée à la propre folie de Tchaïkovski, et recluse à l’asile d’aliénés de Saint-Pétersbourg, qui rend naturels les retours en arrière par lesquels se révèlent, et la perversion tourmentée de l’illustre Musicien, et la vie étonnante d’Antonina jusqu’à son internement.

La personnalité de Tchaïkovski est un exemple paroxystique de ce type d’homme russe « découvert et génialement dessiné par Pouchkine », selon Dostoïevski: «… cet infortuné, vagabond sans foyer dans son pays natal, ce type historique du russe souffrant, que l’histoire devait si nécessairement faire apparaître dans notre société coupée du peuple ». (Discours sur Pouchkine, 1880). Si d’ailleurs on connaît un peu l’évolution de la musique russe au XIXe siècle, on peut trouver significatif que le seul auteur qu’ait signalé Dostoïevski, et avec éloge, dans son Journal d’un écrivain, fût Mikhaïl Glinka, le maître du fameux Groupe des cinq, dont Tchaïkovski se distingue nettement, par un romantisme beaucoup plus occidental. Quant au sort d’Antonina, bonne pianiste qui avait été élève de Tchaïkovski, elle représente une « version » russe du semblable destin de femmes européennes liées au « meilleur monde » des arts et des lettres, et femmes de lettres ou artistes elles-mêmes, comme Adèle Hugo et Camille Claudel. Camille garda ses facultés, mais ne se remit jamais de l’infidélité de Rodin, qui refusa de l’épouser, et elle s’abandonna à une vie pauvre et solitaire, que son frère Paul, ce diplomate dévot à qui les tombeaux des Ming avaient fait horreur (« C’est ici la tombe de l’Athée ! » etc.), ce moine manqué qui prétendait écrire en versets, jugea scandaleuse.

L’infortune d’Antonina résume assez bien les paradoxes de la Russie du règne des derniers Romanov; la nature de sa folie n’est autre que l’évolution maniaque d’une fidélité mystique à un amour désespéré fondé sur l’admiration, et sa fureur même le dévoiement d’une loyauté et d’une force inflexibles, dont trois des plus belles figures dans la littérature russe sont la Tatiana d’Eugène Onéguine, l’Olga d’Oblomov de Gontcharov, et la Grouchengka des Frères Karamazov. Ce monde russe en effet n’est pas le monde bourgeois européen; il est en apparence plus dur, mais il recèle des vertus, des sentiments et des clartés qui se desséchaient, s’étiolaient, s’éteignaient en Occident.

Ni Adèle Hugo après la mort de son père, ni Camille Claudel, n’ont rencontré la moindre compassion dans leur propre famille ni leur entourage, ni ceux de l’homme qui les avait tant déçues. Adèle est morte à l’Hôpital de Suresnes, après quarante ans d’internement, « engloutie », comme l’a dit Henri Guillemin, en pleine guerre de 1914. Paul Claudel, devenu oblat laïc bénédictin, a laissé sa sœur Camille mourir de faim à l’asile de Ville- Evrard, pendant l’autre guerre, où plus de quarante mille fous périrent d’inanition. C’est lui qui l’y avait fait très brutalement interner en 1915, pour « mauvaises mœurs », peu après avoir écrit « L’Annonce faite à Marie ». On peut mettre ces deux femmes au nombre de ceux qu’Artaud, à propos de Van Gogh, a appelés les « suicidés de la société ». Mais Antonina a vécu en rebelle et en amoureuse désespérée, et dans la plus entière liberté, entre 1877, l’année même de son mariage avec Tchaïkovski (qui la rejeta deux mois après, toujours vierge), et 1893, où il mourut, Quand il eut demandé le divorce, provoquant chez elle une première crise d’hystérie, la propre sœur de Tchaïkovski, Alexandra, pourtant convaincue que « son frère est un génie qui ne peut appartenir à personne », sut montrer à Antonina qu’elle l’aimait comme une sœur. Alexandra tombe en défaillance à cette nouvelle, qu’elle prend sur soi de lui annoncer, tout en s’efforçant de la consoler, de la persuader qu’elle trouvera aisément un homme qui la rendra heureuse. La famille d’Antonina lui trouve un avocat, qui d’ailleurs s’éprend d’elle; mais elle refuse le divorce. On sait en vérité peu de chose sur sa vie jusqu’en 1893, l’année où la mort de Tchaïkovski la fait sombrer définitivement dans la monomanie et la grande hystérie, qui nécessitent son internement, jusqu’à sa mort, en 1917, en pleine Révolution de Février. Le mystère dont la famille Tchaïkovski avait décidé d’entourer la mort suspecte du musicien, et sa vie la plus intime, en détruisant le plus possible de ses archives, laisse place à la fiction; et la fiction conçue par Olga Mikhailova et Igor Minaev est très pertinente.

Elle fait état de ce qu’on sait aujourd’hui de plus certain sur la mort de Tchaïkovski. La légende du choléra masque un suicide d’honneur, auquel ses tourments intérieurs l’aidèrent à se résigner. Pour avoir dépravé un cadet de seize ans, qui servait au palais impérial, il y fut poussé, avec l’assentiment tacite de la Cour, par la confrérie de ses anciens condisciples du Collège Impérial de Jurisprudence, selon un usage imité de l’Allemagne prussienne. Certains avaient trouvé que sa dernière symphonie, la Pathétique, achevée et jouée en public quelques jours auparavant, « sentait la mort » (et les auteurs du scénario imaginent que ces mots hantent toujours à l’asile l’esprit d’Antonina). On sait aussi que la famille Tchaïkovski, prenant à sa charge les frais de son internement, l’y avait inscrite sous son nom de jeune fille, et fait isoler dans un petit « secteur fermé », où elle bénéficiait d’une chambre particulière, et du droit de se promener dans le parc sous stricte surveillance, lorsqu’elle était calme.

Seul le psychiatre Kronfeld est un personnage entièrement fictif, mais parfaitement vraisemblable. Il est de ces esprits éclairés qui déplorent que la Russie ait été entraînée dans « cette guerre démentielle ». Sa profonde compassion pour la vieille folle rappelle tout naturellement la bienveillance que Gogol sombrant dans le délire mystique rencontra chez la plupart de ses amis et protecteurs; la bienfaisante amitié de Razoumikhine pour Raskolnikov, l’attention de ce dernier pour le misérable Marmeladov, l’amour d’Aliocha Karamazov pour la petite Lise presque hystérique, « éprise du désordre », etc. Dans Les Frères Karamazov, même la « psychologie à la vapeur » du très médiocre juge Kirilovitch n’est pas entièrement dépourvue de lumières sur le cas de Smerdiakov. Si l’on veut se donner la peine de chercher la clef de ce phénomène, je renvoie aux chapitres « La nuit, I et II » de la deuxième partie des Possédés, où s’affrontent Chatov et Stavroguine, deux hommes russes qui osent, qui savent l’un et l’autre regarder et aller jusqu’au fond, jusqu’au « bout de la nuit ». Mais c’est notre destin occidental que Céline et Bernanos, qui leur correspondent assez bien, se soient ignorés, irrémédiablement séparés;

et que Les deux étendards n’ait jamais eu, en soixante ans, plus de quelques dizaines de lecteurs à la fois, c'est-à-dire chaque année, selon les statistiques de Gallimard.

Notre psychiatre s’intéresse donc à la malheureuse Antonina, veut la comprendre, au lieu de la surveiller, et entreprend toute une enquête pour découvrir si les apparences de vérité qu’il a décelées dans son délire peuvent être confirmées. Il se fait détective, et même traiter de « policier » par les fonctionnaires de l’Asile, payés pour la maintenir au secret. C’est surtout son entrevue avec la vieille Madame Von Meck qui rappelle certaines enquêtes de Maigret. Cette riche et prude veuve avait aimé Tchaïkovski par lettres, été son mécène, sans le rencontrer jamais, et s’en détourna quand elle eut appris sa pédérastie. Voici les derniers mots de leur entretien, où le jeune psychiatre est un émule du célèbre commissaire :

« Puis-je faire quelque chose pour elle ? - demande Anna, radoucie.

- Je crains que non. Mais vous m’avez beaucoup aidé ».

Alphonse Boudard, dans sa préface à l’excellent Simenon ou la comédie humaine, du juge Didier Gallot, ne croit pas si bien dire en écrivant que certaines fictions que le créateur de Maigret qualifiait de « romans durs », comme « La neige était sale », sont dignes « de se placer près des grands romans de Dostoïevski ». Dans plusieurs entretiens radiophoniques et télévisés des années cinquante et soixante du siècle dernier, Simenon conseille aux jeunes gens qui se sentent une vocation de romancier de commencer par lire abondamment et intensément « tous les grands classiques, et tous les grands romanciers russes », et insiste sur son goût personnel pour « Gogol et Dostoïevski ». Pour s’en tenir à Maigret, le fait est que sa « méthode » toute intuitive, son approche du meurtrier, sa patience, sa fermeté inébranlable alliée à une profonde humanité, sont analogues à celles du commissaire Porphyre de Crime et châtiment.

Il se pourrait bien que, dans la France en bonne voie de décomposition des années 1930 à 1970, le commissaire Maigret, issu d’une antique lignée paysanne de la Sologne bourbonnaise, et médecin manqué non par sa faute, mais par des coups du sort, ait suggéré, aux yeux d’un peuple abandonné, la seule figure possible du « raccommodeur de destinées ». On peut aller jusqu’en 2005, en comprenant les deux incarnations télévisées successives du commissaire par Jean Richard, puis par Bruno Cremer, si différentes, mais l’une et l’autre souvent si intéressantes1.

En s’ouvrant à la littérature par une pièce de théâtre de la même Olga Mikhaïlova, et le scénario dont je viens de parler, les éditions Astrée nous donnent accès à une Russie réelle, qui peut nous en apprendre beaucoup sur nous-mêmes, mais que l’Occident euro-atlantiste officiellement méprise, et désormais « déteste » - comme l’écrivait Pouchkine en 1831. On devine que le drame de Mikhaïlova, inspiré d’une correspondance de 1905 entre Tolstoï et Stolypine sur la brûlante question paysanne, est excellent. Malheureusement, sa traduction est au dessous du médiocre, et le livre tombe des mains. En récompense, la traduction de Madame Tchaïkovski par Anne de Pouvourville doit être excellente; son seul agrément en est une preuve: « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ».

NOTE : 

1. Dans l’ensemble les scénarios de la série Cremer sont beaucoup moins fidèles aux romans et même à l’esprit de Simenon, et prennent souvent d’étranges libertés, comme dans Le fou de Bergerac (qui devient « Le fou de Sainte-Clothilde »), Les Vacances de Maigret, où les Sables d’Olonne sont transférés dans les Ardennes Belges, Maigret et le marchande de vin, etc.

Il faut rappeler la prodigieuse incarnation de Maigret par le grand Harry Baur, dès 1933, dans La tête d’un homme, de Duvivier. Hormis La nuit du carrefour de Jean Renoir avec Pierre Renoir, de l’année précédente, tous les autres interprétations françaises de Maigret, avant celle de Jean Richard, ne méritent que l’oubli.

Yves Branca

 

Madame Tchaïkovski , par Igor Minaev et Olga Mikhaïlova,

Editions Astrée, 2014, 143p, 16 Euros..

 

contact@editions-astree.fr

par la poste : Astrée Editions, 2 rue de Turenne, 75004 Paris

 

 

 

08/12/2014

Sortie de l' Hommage à Costanzo Preve

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Première brochure de notre future série de publications, l'Hommage à Costanzo Preve est disponible contre 4 euros à notre adresse :

Rébellion c/o RSE BP 62124 31020 TOULOUSE cedex 02 France  . 

LUCIAN BLAGA, PHILOSOPHE DE L’ENRACINEMENT ET DE LA TRANSCENDANCE.

jean galié, LUCIAN BLAGA,  roumanie

« D’autres, par leur lumière, étouffent la magie de l’insondable, dissimulé

au cœur des ténèbres, mais moi,

oui moi, j’accrois de ma lumière les arcanes du monde… »

Lucian Blaga. Extrait d’un poème intitulé : « Je n’écrase pas, moi, la corolle de merveilles du monde… »

 

S’il est vrai que la philosophie est la « science de l’universel » (Aristote), la « science du tout du monde, de l’unique totalité qui embrasse tout ce qui est » (Husserl), il est également pertinent de dire que cette attitude à l’égard du monde, ce style de création spirituelle, a un lieu de naissance : la Grèce du VII° au VI° siècle avant J.C. Cet enracinement de la philosophie chez les Hellènes a ceci de particulier qu’il a donné naissance à l’Europe.

Entendons avec Husserl que l’Europe a « un lieu spirituel de naissance », caractéristique de l’humanité européenne, de sa figure culturelle reposant sur des principes propres, et différente des sagesses d’autres civilisations.

« Seule la philosophie grecque conduit, par un développement propre, à une science en forme de théorie infinie » (Husserl) dont la mathématique est le modèle originel avec son corrélat de Raison universelle, raison de laquelle toutes les intelligences peuvent participer pour peu qu’elles puissent s’accorder sur quelques principes fondamentaux de logique voire de morale. La destination de cette logique révèlera sa nature à travers le projet cartésien et leibnizien d’une « mathématique » ou « caractéristique universelle » dont le formalisme logico-mathématique et son application dans le monde informatique sont les rejetons ainsi que l’instrumentalisation technico-scientifique de la nature.

Cela est-il l’aboutissement nécessaire du projet rationaliste de la philosophie ? Sur le plan éthique et politique, la rationalité philosophique ne peut-elle accoucher que d’un sens « cosmopolite » (Kant) dont le mondialisme et l’idéologie droit-de-l’hommiste seraient l’ultime figure ?

Dans la lignée de grands auteurs réticents à l’universalisme abstrait comme Kierkegaard (thème de la subjectivité et de l’authenticité), Schopenhauer (thème du vouloir vivre et de la vision concrètement tragique de l’existence), Nietzsche (critique des arrière mondes), ou Heidegger (l’enracinement dans la profondeur de l’être), le philosophe roumain, également poète et dramaturge, Lucian Blaga propose une réflexion exemplaire sur l’homme comme créateur de culture inséparable de son ethnicité.

En ce sens, la démarche du philosophe (rationnelle et donc communicable dans les termes de l’universel) s’enracine dans la pensée du particulier, donc de l’existence créatrice et concrète des peuples, tout en donnant un modèle d’analyse de l’identité roumaine hostile à la modernité.

Un philosophe roumain

 

L’existence de Lucian Blaga épouse les contours des bouleversements politiques affectant l’Europe centrale et orientale au cours du XX° siècle. Né à Lacram, village de Transylvanie appartenant à l’Empire austro-hongrois jusqu’à son démembrement à la fin de la première guerre mondiale, il étudia à Vienne où il se familiarisa avec la pensée germanique avant de venir enseigner à l’université de Cluj, chef-lieu de la Transylvanie où il décèdera en 1961 à la suite de mauvais traitements infligés par la Securitate.

La maturation de son œuvre, en particulier la production d’une métaphysique de la culture, s’accomplit durant la période agitée de l’entre-deux guerres en Roumanie. Le régime monarchique particulièrement corrompu du pays fait face à la fois à l’agitation communiste et à celle des nationalistes dont la célèbre Garde de fer du capitaine Corneliu Zelea Codreanu qui sera assassiné, ainsi que de nombreux légionnaires, à la suite des ordres donnés par le roi Carol de Roumanie en 1938. Par sa Weltanschauung, Blaga participe d’un mouvement de recherche d’une spiritualité propre à la Roumanie (certains pensent qu’il a pu marquer l’esprit de Codreanu (1)) dont se faisaient l’écho, par exemple, le professeur d’économie A.C. Cuza, le philosophe Nae Ionesco, des penseurs plus connus chez nous comme Mircea Eliade, Emil Cioran ou l’écrivain Panaït Istrati, recherche qui accompagnait paradoxalement la lutte politique parfois très violente.

L’attachement à la conscience mythique et métaphysique du peuple roumain unit la plupart de ces penseurs. Blaga étudiera la structure spirituelle de l’homme du village archaïque roumain lorsqu’il prononcera son discours de réception à l’Académie de Roumanie le 5 juin 1937,connu et publié sous le titre Eloge du village roumain. S’adressant à la mémoire de ses contemporains, il y évoquera « la mythologie et la métaphysique » qui « constituaient l’encadrement naturel et spontané du village » (texte intégré dans Trilogie de la culture). Il ajoutera que le but de ses études de philosophie de la culture est « de mettre en relief les aspects ou catégories stylistiques de la vie et de l’esprit de notre peuple ». Venant d’un horizon opposé sur le plan politique, l’écrivain socialiste et révolutionnaire Panaït Istrati, auteur entre autre, d’un livre extrêmement critique à l’égard de l’URSS, Vers l’autre flamme, après seize mois en Urss. 1927.1928 accordera à la fin de sa vie la même attention à la défense du paysan roumain grugé par la bourgeoisie cosmopolite : « Ce n’est pas le paysan roumain, malgré sa triste servitude de toujours, qui soupire après le régime d’outre-Dniestr. Ce sont plutôt certains intellectuels en mal de célébrité, tous nourris à l’auge bourgeoise » (2).

La spécificité de Blaga réside dans l’inscription de cette défense au sein d’une œuvre philosophique impressionnante. Œuvre qu’il poursuivra après la libération du pays par les soviétiques et l’instauration du régime socialiste. Il enseignera à Cluj jusqu’en 1948. A partir de cette date, de terribles persécutions contre des opposants roumains ou supposés tels s’intensifient (3), le philosophe est marginalisé, devient bibliothécaire en 1953, est démissionné en 1959 de cette fonction pour être incarcéré à plusieurs reprises dès le mois d’avril de cette année et les années suivantes. Il publie des articles dans le journal du parti en 1960, qui sous une apparente apologie du système constituent une satire discrète. Il paiera de sa vie cette liberté d’esprit et décèdera le 6 mai 1961 d’une fracture de la colonne vertébrale causée par ses tortionnaires.

Une métaphysique de la culture

Le philosophe roumain a composé cinq trilogies dont trois (Trilogie de la connaissance, Trilogie de la culture et Trilogie des valeurs) furent publiées de son vivant et deux publiées partiellement (Trilogie cosmologique et Trilogie pragmatique). Il n’est pas de notre ressort d’évoquer l’ensemble de ce travail. Nous rendrons compte –très partiellement- de quelques axes de la pensée de l’auteur, principalement dans Trilogie de la culture, pouvant intéresser le lecteur s’interrogeant sur les sources de l’identité européenne, ici la singularité culturelle roumaine

La théorie de Blaga établit une relation entre l’universel et le particulier, l’enseignement abstrait et l’étude concrète et vérificatrice. Elle « met en lumière non seulement les structures de l’être humain mais aussi ses modes existentiels ». L’étude des premières relève d’une ancienne préoccupation philosophique concernant la structure de l’esprit conscient mais aussi de l’inconscient dans ses rapports avec ce dernier (4). L’analyse des seconds met en relief les spécificités ethniques et culturelles de l’homme, tout en illustrant sa créativité et son mode ontologique d’existence.

 

Le phénomène du style

Concernant les structures de l’être humain, le philosophe affirme que « les catégories de l’intelligence forment, d’une manière générale et quelque peu approximative, un patrimoine commun et invariable de l’humanité tout entière à travers le temps et l’espace –alors que les catégories stylistiques de l’inconscient qui composent un champ ou matrice stylistique, tout en étant également présentes dans l’esprit de chaque homme ont tendance à se différencier ; elles présentent une variabilité immense aussi bien dans l’espace géographique que dans le temps historique de l’humanité, car elles changent d’une collectivité à l’autre , voire, exceptionnellement, d’un individu à l’autre ». En d’autres termes, pour connaître le monde, l’esprit conscient dispose d’un certain nombre de catégories (par exemple la relation de causalité à l’œuvre dans de nombreux raisonnements) communes à tous les esprits et dont témoigne l’existence des vérités objectives.

Mais, par ailleurs, « l’esprit inconscient » dispose d’un complexe de fonctions catégorielles inconscientes, propre à tel ou tel ensemble etnico-culturel, permettant à celui-ci de concevoir et de vivre l’existence à travers telle ou telle « matrice stylistique ». Ainsi peut-on parler de champ stylistique de l’esprit européen occidental, et à l’intérieur de celui-ci d’esprits, régionaux, nationaux, locaux. Par exemple, l’esprit européen oriental, s’identifie à l’Europe orthodoxe et byzantine. Mais on peut remonter encore plus loin en cherchant des facteurs ethniques. Blaga émettra ainsi l’hypothèse d’un héritage scythe dans le naturalisme artistique russe ! De cette façon, certains particularismes ethnico-culturels seraient explicables. Des déterminismes strictement biologiques ne sauraient rendre compte efficacement de ceux-ci. Sur ce point, l’auteur rejoint Julius Evola dans son analyse des erreurs du racialisme biologique tout comme dans sa critique du concept freudien ou jungien de l’inconscient. L’homme est à la fois corps, âme et esprit. Evola reprenant la Tradition métaphysique, établit une hiérarchie allant du corps à l’esprit, celui-ci représentant le Noûs chez les Grecs, par exemple, c’est-à-dire la partie supérieure de l’âme. Blaga, dans une conception un peu différente, distingue âme inconsciente d’esprit inconscient. Freud n’a reconnu que la première ; en ce sens il n’a fait preuve d’aucune originalité puisque Platon en parlait déjà. L’Orphisme également ; tout homme sur le chemin de l’initiation entrait en contact avec cet univers chaotique afin de le transcender, de le purifier. Freud, dans un esprit d’inversion, a invité l’homme moderne à le côtoyer afin de s’y perdre. Il « ne nous a parlé que de cloaca maxima ». Le réductionnisme freudien fait dériver le supérieur de l’inférieur, ignorant superbement tout phénomène de libération à l’égard du monde conditionné et de « Surconscience » comme le dit Evola.

Blaga, quant à lui, définit une « noologie abyssale », une étude des catégories de l’inconscient créateur, créateur d’ordre à l’opposé du chaos animique pouvant prendre le dessus chez certains hommes ou certains peuples parfois… l’inconscient peut donc être cosmotique, c’est-à-dire créateur d’ordre, d’organisation avec ses formes cognitives particulières, de hiérarchie avec telle ou telle marque axiologique (par exemple, l’artiste européen valorise l’infini cosmique alors que l’artiste hindou choisit l’opposé en valorisant l’infiniment petit).

L’esprit inconscient alimente donc le phénomène dominant de la culture, le style, milieu permanent où nous vivons impliquant les divers horizons, accents, attitudes des peuples, tous les domaines de leur activité. Cet inconscient a une « personance », « propriété qui permet à l’inconscient de pénétrer avec ses structures, ses ondes et ses contenus jusque sous les voûtes de la conscience », un peu à la manière de cordes vibrant en sympathie lorsque d’autres cordes vibrent directement au contact de l’archet. Ainsi, la structure stylistique d’un individu ou d’un peuple porte l’empreinte d’un complexe inconscient appelé par Blaga « matrice stylistique ». Cette idée est minutieusement exposée par l’auteur qui en dégage les facteurs dominants. Ceux-ci expliqueront les effets modeleurs de la matrice stylistique sur les œuvres d’art, conceptions métaphysiques, doctrines scientifiques, conceptions éthiques, sociales… Ce sont les déterminants suivants :

 

-l’horizon spatial (infini, espace-voûte, plan…).

-l’horizon temporel (temps-jaillissement, cascade, fleuve).

-la marque axiologique (affirmative, négative, neutre).

-l’attitude anabasique, catabasique, neutre.

-l’aspiration formative (à l’individuel, au type, à l’élément primordial).

 

Sans pouvoir analyser ici dans le détail ce qui fait l’objet de longs développements dans Trilogie de la culture, on perçoit très bien la richesse des combinaisons possibles entre ces différentes catégories abyssales ou catégories de l’inconscient. Par ailleurs, chaque élément lui-même, est repérable comme porteur d’une conception ethnique et culturelle plus ou moins particulière. Par exemple, le type temporel du temps-jaillissement est vécu comme une ascension sans limites, quel que soit son contenu évènementiel.

Ainsi, « le temps-jaillissement nous apparaîtra comme arrière-plan ou perspective secrète de la culture et de la religion hébraïques mais également comme fond de diverses métaphysiques européennes… L’heure du Messie a été prédite parce que le Juif, de par ses tendances intrinsèques et de par sa structure spirituelle inconsciente, est nettement orienté vers l’avenir, le juif s’est créé un horizon temporel ascendant en concordance avec ses données spirituelles inconscientes ».

L’évolutionnisme darwinien, l’hégélianisme, le positivisme, un certain marxisme participent du même modèle temporel. Ajoutons qu’il existe, historiquement, des combinaisons possibles entre les diverses visions temporelles tant sur le plan des philosophies de l’histoire que sur celui des cosmogonies ou des théories scientifiques. Mais certaines visions sont incompatibles entre elles. Le temps-cascade met l’accent sur la dimension du passé (à l’opposé du temps-jaillissement), le temps est éloignement par rapport à l’origine, il est dévalorisation (ou temps inversé comme dans le mythe du Politique de Platon). Ou bien lorsqu’ « Evola conçoit, à partir de souvenirs mythologiques, un âge d’or d’une humanité boréale à la spiritualité solaire et d’un caractère magnifique et viril ». Il faut toujours concevoir ces structures inconscientes comme étant l’essence même des peuples et de leurs cultures. Ainsi, l’horizon spatio-temporel inconscient européen marque d’une valeur positive, conquérante, sa présence au monde. Il en résulte un sens accordé à la vie d’où dérive directement un sentiment particulier du destin : « Par tout ce qu’il accomplit, par chaque acte, par chaque pas et chaque mouvement important dans son horizon infini, l’esprit européen éprouve une impression d’avancement de déroulement presque agressif, d’expédition conquérante. Le sentiment européen du destin est donc de nature anabasique… Toute l’histoire de l’Européen avec ses croisades et ses colonisations, avec la découverte des éléments, avec ses inépuisables inventions de styles et de modes, constitue l’éloquent témoignage de ce lien destinal, dont le champ d’exercice couvre plusieurs continents et quantités de siècles ». On comparera cette évocation à l’attitude opposée dite catabasique, de l’âme indienne qui manifeste quant à elle un mouvement de « retrait de l’horizon ». Sa vie dans le monde repose sur un sentiment d’abandon, traduite par une éthique d’abstraction, qu’expriment aussi bien sa métaphysique que son art.

Le dernier facteur de toute matrice stylistique étudié par Blaga est l’aspiration formative. L’appétit de la forme est inhérent à toute création humaine. Pas une seule chose techniquement réalisée ou simplement imaginée qui ne porte l’empreinte d’une forme possédant sa propre logique. En effet, l’homme ne se contente pas de ce que la nature lui offre à titre de formes. L’aspiration formative produit non seulement des formes mais les développe aussi de manière spécifique au génie d’un peuple. Par exemple, pour ce que l’auteur appelle « aspiration au type », l’ancienne culture grecque nous offre une illustration éloquente :

« Plongeant ses racines jusque dans la protohistoire, elle devient, à partir des temps homériques, de plus en plus dominante, pour culminer à l’époque du platonisme. Débarrassée des scories telluriques et chaotiques du commencement, l’aspiration au type se fortifie peu à peu jusqu’à parvenir, avec les œuvres de Sophocle, Praxitèle ou Platon, à une magnificence inégalable […] La plastique des divinités idéales représentant autour de types purs et harmonieusement articulés de formes essentielles et de traits d’une beauté organique, l’humain promu jusqu’à la force mythologique, l’action qui, dans la tragédie, restitue le sens typique et idéalement accru de la vie, ou encore les vibrations euclidiennes de la sobre architecture des temples de l’Acropole constituent les incarnations les plus fameuses de la tendance à la typification »

 

Le paysan roumain

C’est évidemment la culture roumaine chère à l’auteur qui fait l’objet de l’analyse la plus fouillée dans Trilogie de la culture dont la partie centrale intitulée « L’espace mioritique » illustre à merveille la théorie du champ stylistique d’un peuple et de ses structures spirituelles inconscientes. Sans réduire la matrice stylistique roumaine à une catégorie spatiale, le philosophe insiste sur le complexe inconscient appelé espace mioritique du nom d’une ballade populaire, Mioritza, contant l’existence d’une petite agnelle douée de voyance et très attachée à son berger. Quel est le rapport entre une mélodie et une vision spatiale inconsciente ? Les vertus expressives de la musique sont bien connues des mélomanes. Notre inconscient peut très bien exprimer par des moyens apparemment inadéquats (ici la musique) certains horizons spatiaux. Certaines symphonies de Brückner ne font-elles pas penser à d’immenses cathédrales gothiques ? De même le rythme de la doïna, musique populaire roumaine, évoque une alternance de montée douce et de descente mélodieuse, propre à une vision de l’espace dominée par la perspective du plaï, c’est-à-dire par la perspective de l’alternance répétitive de la colline et de la vallée résumée par l’expression « infini ondulé » :

« La vision spatiale des roumains, l’infini ondulé, est présente non seulement dans Mioritza, mais aussi dans toute la musique populaire roumaine. La doïna et la ballade populaire roumaine ont la résonance spécifique de cet infini ondulé qu’est le plaï ».

Le plaï, petit plateau montagneux constitue un moment de répit et d’équilibre entre la douce montée et la descente modérée. Cet horizon arrondi et équilibré se retrouve dans le rythme calme, uniforme et ondoyant d’une danse roumaine. A comparer par exemple, « avec l’insatiabilité folle et sans fin de la danse russe si proche du sol qu’elle donne l’impression que le danseur s’identifie à la steppe ». Pensons au rythme tellurique de certains passages du Sacre du printemps, d’Igor Stravinsky. Néanmoins, il ne faudrait pas commettre l’erreur méthodologique d’établir un lien unilatéral entre le paysage même et l’âme de la culture en question.

En effet, « l’horizon spatial de l’inconscient, isolé de toute contingence et cristallisé comme tel, s’attache à son identité sans égard pour les variations des circonstances extérieures […] Si nous admettons que l’âme populaire roumaine possède un espace-matrice tout à fait cristallisé, nous devons présupposer ainsi que le Roumain vit, inconsciemment sur le plaï, plus précisément dans l’espace mioritique, lors même qu’en fait, et sur le plan de la sensibilité consciente, il se trouve depuis des siècles vivre en plaine. La plaine roumaine ressent profondément la nostalgie du plaï ».

Cette nostalgie de l’horizon spatial que l’âme roumaine conserve en souvenir s’appelle le dor, mot roumain aussi intraduisible correctement en français que l’allemand sensucht ou que le portugais saudade pour évoquer des termes propres à chacun des peuples concernés. L’état de dor constitue le noyau spirituel de l’existence organique du roumain. « Un Roumain solidement attaché par son sang et par son âme à la matrice de son ethnie pourrait très bien forger sa philosophie existentialiste de telle sorte que l’ultime expression de la substance humaine heideggerienne s’identifie pleinement au dor. Le dor serait donc, dans un tel cas, l’hypostase roumaine de l’existence humaine »

. Sur le plan philosophique, nous sommes ici aux antipodes d’un réductionnisme homogénéisant parce qu’universalisant (le citoyen du monde, par exemple) ou environnementaliste (l’homme simple produit passif du milieu) ou encore matérialiste mécaniste (la base économique produit la superstructure sans que leurs relations mutuelles soient clairement analysées). De cette façon, sont à la fois éclairées la théorie de l’espace culturel de l’ethnie roumaine et celle de la suprématie du spirituel sur le matériel, notamment pour tout ce qui concerne les productions culturelles et idéologiques. « La vision spatiale ne saurait être simple diagramme du paysage… En dernière analyse, elle doit être le reflet de certaines profondeurs de l’âme ou une sorte d’émission de notre premier fond spirituel sur le plan de l’imagination ».

Et « l’horizon que reflète une chanson est à chercher plutôt dans l’âme humaine que dans le paysage ». Le spirituel n’est donc pas reflet du monde matériel (aporie du matérialisme mécaniste) mais lecture et appropriation de celui-ci à partir de son « essence originaire », véritable projection mythique de l’ethnie sur la terre qu’elle habite. Quant à l’ethnicité elle-même, il est difficile de la définir. Les déterminants raciaux et idiomatiques sont réels, cependant la conscience ethnique subit un certain nombre d’influences et d’interférences spirituelles constamment remodelées au cours de l’histoire.

Par exemple, « à l’image des Russes, les Roumains se trouvent eux aussi dans une situation de perméabilité frontalière qui les rend débiteurs de l’Occident ». Néanmoins, la théorie de Blaga peut rendre compte de l’ethnicité dans la mesure où celle-ci exprime un certain nombre de « catégories abyssales » structurées de manière semblable au sein d’un groupe ethnique et qui donnent une matrice stylistique clairement identifiable. L’individu jouit évidemment, grâce à ses particularités, d’une relative autonomie à l’égard du groupe, cela en fonction de ses propres catégories abyssales.

 

La signification de la culture

En dernier lieu, la complexité de la conscience ethnique réside tout simplement dans la complexité de la signification du phénomène culturel. Celui-ci témoigne d’une mutation de type ontologique.

La culture n’est pas la simple résultante du développement biologique de l’espèce humaine, pas plus qu’elle n’est un simple phénomène d’ornementation superfétatoire de la condition humaine. Elle est l’existence humaine elle-même, c’est-à-dire un mode d’exister qui est en discontinuité avec les autres modes d’exister présents dans la nature.

Ces divers modes d’exister sont en petit nombre dans le cosmos mais regroupent des millions d’êtres organiques ou inorganiques si l’on compte en nombre d’espèces et de genres. Les espèces animales quelles que soient leur origine et leurs mutations biologiques représentent néanmoins « un seul type ontologique » car elles existent toutes dans l’individualité et pour la sécurité de la perpétuation de l’espèce en tant que telle. L’homme existe en plus sur un autre plan instaurant une distance à l’égard de l’immédiateté, nous permettant alors de parler de mutation ontologique.

La signification métaphysique de la culture traduit l’existence de l’homme dans ce que le philosophe appelle « l’horizon du mystère » qui doit trouver son achèvement « avec l’existence pour la révélation ». Cette proposition métaphysique couronne l’édifice philosophique édifié par l’auteur. Il est permis de lire ses démonstrations sur la matrice stylistique indépendamment de cette idée, néanmoins cette dernière rend compte des conditions de possibilité de l’existence du style –privilège de l’homme- et justifie par ailleurs l’existence de la diversité ethnico-culturelle.

Le fondement de cette proposition s’établit d’un point de vue gnoséologique : disons que l’homme est exclu de la connaissance absolue par l’effet d’une censure transcendante agissant sur un plan métaphysique, conceptualisé comme étant l’efficace du « Grand Anonyme » ou en d’autres termes « l’Absolu, Dieu, l’Unique, le Principe… » (5).

En effet, l’homme en état de recherche perpétuelle essaie de rendre sa connaissance adéquate à son objet tout en n’y parvenant jamais absolument. Par là même, il élabore constamment l’idée de mystère en essayant de révéler l’essence de la transcendance, mais de manière négative. « Afin de maintenir et de garantir l’équilibre existentiel du monde, le Grand Anonyme se protège, et avec lui l’ensemble de ses créatures, contre toute tentative de l’esprit humain visant à une révélation positive et absolue des mystères ».

Paradoxalement, ce qui pourrait passer métaphysiquement pour une déficience devient une « raison d’être » puisque par ses capacités cognitives, l’homme élabore l’idée de mystère de multiple manière (sciences, philosophie, etc.). Parallèlement à cela, la spontanéité créatrice humaine est également soumise à un contrôle transcendant du même ordre. Car l’homme ne peut créer sur le plan de l’Absolu (ce qui rend déjà compte de la diversité des styles culturels), mais de cette façon son destin est créateur puisque dépassant l’immédiat par ses productions stylistiques. Finalement, la création culturelle est un compromis entre existence humaine et Grand Anonyme.

« Les catégories abyssales et stylistiques sont les instances, décisives de la mise au point d’un tel compromis. Suivant l’individu créateur […] suivant le peuple, l’aire de culture, l’époque, ce conflit virtuel entre l’existence humaine et le Grand Anonyme fera l’objet d’un compromis différent. On pourrait même affirmer que, du point de vue spirituel, la personnalité individuelle ou ethnique consiste dans un accord ou un compromis spécial entre l’existence humaine comme telle et le Grand Anonyme ».

En conséquence, l’identité ethnico-cultutelle est loin d’être un leurre ou un mythe archaïque dépassé si tant est qu’on veuille bien lui accorder un statut raisonnablement réfléchi et non s’en servir dans un sens ou dans un autre en l’instrumentalisant (racisme, mondialisme, etc.) à des fins idéologiques. A preuve, Lucian Blaga a mené à bien la tâche de cerner la philosophie de la culture de son peuple et d’en définir la matrice stylistique, cœur de son identité ethnique et culturelle. Dans la vision spirituelle du village cosmocentrique roumain s’épanouit cette quête de l’identité à retrouver :

« Vivre au village signifie que l’on vit dans l’horizon du cosmique et dans la conscience d’un destin issu de l’éternité […] l’homme du village vit au rythme de l’intégralité du monde, et pour cette intégralité ; il entretient avec le Tout un rapport très intime, dans l’échange continuel du mystère et de la révélation. L’homme de la ville, surtout si cette ville porte les stigmates des temps modernes […] est l’homme du fragmentaires, du relatif, du mécaniquement concret ; son existence se déroule sur un fond de tristesse et de lucidité superficielle ».

Depuis que ce texte a été rédigé la Roumanie et l’Europe de l’Est, plus largement, ont été rattrapées par la modernité ; un appel nostalgique à la Tradition ne pourrait faire resurgir le sens du sacré tel qu’il a pu être présent chez ces peuples et autour duquel un autre roumain, Mircea Eliade, a bâti une œuvre passionnante. Néanmoins, l’œuvre de Lucian Blaga reste un modèle de réflexion philosophique applicable dans son esprit au plan historique, ethnologique et anthropologique. Certes, l’idée même d’une nation roumaine est déjà produite par la modernité, en ce sens l’opposition à celle-ci en reste tributaire. Mais plus profondément l’œuvre du philosophe roumain fait partie des grandes interrogations métaphysiques sur la question de la création, de l’existence et du rapport de l’homme à celles-ci. En dernier lieu, elle nous montre une voie de réflexion sur la nature des peuples en général et des européens en particulier, sur leur passé, leur possible destin commun en devenir et sur leur spiritualité.

 

 

Jean Galié 

 

jean galié, LUCIAN BLAGA,  roumanie

 

NOTES.

  1. Celui-ci, esprit fort religieux, certes nationaliste intransigeant, fut souvent caricaturé par ses adversaires, l’amalgamant purement et simplement au fascisme, jugement quelque peu hâtif. Rappelons que de nombreux légionnaires roumains disciples de Codreanu, furent déportés par l’Allemagne hitlérienne (on préféra les éloigner de leur pays, ils n’étaient pas assimilables par et pour la collaboration) et ne furent libérés in extremis que pour servir de chair à canon face à l’avancée de l’Armée Rouge vers la Roumanie…

  2. Entre le fascisme et le communisme, article posthume paru dans La croisade du roumanisme n°25, 30 mai 1935 (reproduit dans les Cahiers Panaït Istrati n°6, 1989, p.78).

  3. Ces persécutions furent conduites en particulier à la prison de Pitesti, par une coterie dont le régime socialiste se débarrassera ultérieurement lors d’un procès, jugeant et condamnant leurs crimes. Lire à ce sujet le terrifiant récit autobiographique de Grégoire Dumitresco, L’holocauste des âmes.

  4. La psychanalyse freudienne n’a donné de cette structure qu’une version réductrice, mutilante et déformante.
  5. Il est à noter que sur le plan métaphysique, l’idée d’un principe et de sa manifestation n’est pas incompatible avec un polythéisme sur le plan religieux ou celui des valeurs : « Bien que dans sa forme manifestée, le divin soit nécessairement multiple, il ne saurait dans son essence être ni un ni plusieurs. Il ne peut donc être défini. Le divin est ce qui reste quand on nie la réalité de tout ce qui peut être perçu ou conçu ». Alain Daniélou. Mythes et Dieux de l’Inde.

 

 

BIBLIOGRAPHIE.

LUCIAN BLAGA.

Philosophie :

Trilogie de la connaissance

Trilogie de la culture.

L’Etre historique.

Les différentielles divines. Ed. Librairie du Savoir.

Théâtre : L’arche de Noé. Ed. Librairie roumaine antitotalitaire.

Manole, maître bâtisseur. Ed. Librairie bleue.

Poésie : Le grand passage. Ed. Autres temps.

Quelques poèmes ont également été traduits dans « Anthologie de la poésie roumaine », p.434-447. Ed. Nagel.